Retrouvailles au sommet

Vincent Vallières et Alexandre Poulin... (IMACOM, Maxime Picard)

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Vincent Vallières et Alexandre Poulin

IMACOM, Maxime Picard

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Ils ont poussé dans le même terreau de Sherbrooke, dans les mêmes glorieuses années 1980. Ils ont étudié en enseignement ensemble à l'université, mais ont tous les deux, ensuite, laissé la chanson les capturer, leur serrant la courroie d'une guitare autour du cou. Les aubes et les marées de leur carrière les ont tenus éloignés l'un de l'autre, mais les deux plus actifs porte-couleurs de l'Estrie sur la glace folk reviennent tous les deux tourner dans le coin samedi soir. Par hasard. Le petit rouquin, nommé pour trois Félix majeurs au dernier gala de l'ADISQ, et le grand frisé, qui a obtenu son premier numéro un radio en octobre avec Comme des enfants en cavale, présentent en même temps leur nouveau spectacle à leur premier public. Nous avons profité de cette rare conjonction des astres musicaux pour asseoir Vincent Vallières et Alexandre Poulin à la même table. Il n'y avait qu'à peser sur le piton pour que les trentenaires échangent sur le succès, la France, la conciliation travail-famille et se rappellent de vagues souvenirs d'étudiants...

PROFS, PAS PROFS

Vous avez le même âge - à quelques mois près - et Sherbrooke est un grand village. Vous êtes vous vraiment connus à l'Université ou vous vous connaissiez déjà avant?

Vincent : On se connaissait un petit peu avant. Je me rappelle avoir vu chanter Alex à Cégeps en spectacle. Je ne me rappelle pas si j'étais au cégep, déjà, ou encore en cinquième secondaire.

Alexandre : Ah oui? De mémoire, tu as gagné la seule année où j'ai participé. Je pense même que tu m'as clenché solide! Je ne suis pas sûr, mais pas mal. Je travaillais aussi à la librairie du cégep, où je rencontrais bien du monde. Vincent était un de mes clients réguliers. Il lisait déjà beaucoup.

(Après vérifications auprès du Cégep de Sherbrooke, un certain Vincent Vallières s'est rendu à la finale locale en 1996, alors qu'Alexandre Poulin n'a pas dépassé l'étape des qualifications. En 1997, Vincent a tenté le coup une deuxième fois avec ses Trente arpents, et a remporté le concours, toujours à l'échelle locale.)

C'est quand même drôle que vous vous soyez retrouvés dans la même cohorte du baccalauréat en enseignement au secondaire du français et de l'histoire. Vous devez être les seuls auteurs-compositeurs-interprètes du Québec à détenir ce diplôme!

V : C'est effectivement étonnant. Pour ma part, j'ai choisi ce bac-là parce que je voulais avoir des cours de littérature et d'histoire et parce qu'à la fin, il y avait la possibilité de devenir professeur... Si je voulais devenir prof? Non, je voulais chanter, mais je voulais aller à l'école aussi. J'y ai passé de sacrées bonnes années. On était tout le temps dans les mêmes classes, avec le même monde. Ça soudait le cercle d'amis. Alex et moi, on a donc suivi tous nos cours ensemble. On animait aussi les partys.

A : C'est vrai. On faisait nos tounes, mais aussi des reprises de chansonniers. On avait bien du fun. Je suis allé à l'université pour les mêmes raisons que Vincent. Je ne voulais pas plus enseigner, mais j'ai toujours tenu à avoir une bouée de sauvetage. En plus, j'aimais aller à l'école et j'avais de la facilité. Mon plan était de me consacrer à la musique, mais une fois seulement après avoir décroché mon diplôme. J'avais beaucoup de respect pour Vincent, qui menait les deux en même temps: la musique et les études. Je le regardais aller et je le trouvais courageux. Le bac n'était pas très difficile, mais quand même, il fallait le faire!

(Les deux pouffent de rire.)

V : C'était assez relaxe, je suis d'accord. Mes deux premiers disques (Trente arpents et Bordel ambiant), je les ai quand même faits à travers les études, en 1999 et 2000.

LENTEMENT MAIS FIÈREMENT

Autre point commun : vous avez tous deux posé les pierres de votre carrière une à la fois, pour en arriver à cette fondation solide dont vous profitez aujourd'hui. En quoi ce parcours old-school, qui diverge de la mode des vedettes instantanées apparues en même temps que vous dans le radar médiatique, a fait de vous de meilleurs artistes?

A : Mon cheminement m'a donné une paix d'esprit. Quand tu décolles en flèche, j'ai l'impression que tu passes le reste de ta carrière à gérer une descente. Pour moi, le succès demeurera toujours dans la pérennité. Tu peux avoir des hits qui tournent à la radio, tu peux remplir tes salles pendant un an et demi, mais quand tu peux en faire ton métier, prendre la route pour vrai, étalé sur plusieurs albums, sur plusieurs années, c'est là que tu réussis ton métier.

V : Le succès n'est pas une fin en soi. Oui, on y aspire. J'aspire à ce que des gens s'intéressent à mes chansons, mais je ne peux pas me définir par rapport à mon succès. Je peux me définir par rapport à la qualité des chansons que je produis, des spectacles que je fais. Sinon, ça ne peut pas marcher. Qui a gagné le Félix en 1987? Personne ne s'en souvient. Les bonnes chansons, elles, restent.

A : C'est bien dit. Le succès n'est pas un moment de ta vie, où tu gères quelque chose qui t'arrive. C'est un chemin que tu te construis.

Parlant de succès, vous y avez goûté dernièrement, chacun à votre façon : Vincent, par le tsunami populaire causé par On va s'aimer encore, et Alexandre, par la rencontre chaleureuse avec l'énorme marché français. Comment le définissez-vous, aujourd'hui, le succès?

A : À partir du moment où tu es fier de ce que tu présentes, que tu n'as pas l'impression d'avoir joué à la pute, tu as réussi. Quand tu arrives à gagner ta vie, et que tu peux arrêter de te demander si tu vas retourner enseigner, tu as réussi.

V : Le plus gros succès populaire ne rimerait à rien s'il avait été obtenu par des compromis. Moi, ce dont je suis le plus fier, c'est ma liberté. D'avoir réussi à m'exprimer librement. En ce moment, Alex a un beau succès commercial, ses tounes jouent à la radio, c'est l'fun, ça lui permet de rencontrer un nouveau public, mais ses tounes, elles étaient bonnes avant. Le monde tourne fort a connu du succès deux ans et demi après sa sortie, mes tounes n'étaient pas devenues meilleures avec le temps.

SAUTER LA FLAQUE

Alexandre, des oreilles se sont tendues vers toi en France avant qu'elles s'ouvrent grand ici. Tu as gagné un prix important en Suisse, tu as été invité sur de gros shows de variétés qu'on ne t'offre pas ici. Quelle valeur donnes-tu à ton succès là-bas?

A : La France a été très pertinente dans mon cheminement. Ça m'est arrivé alors qu'au Québec, ça marchait moins. Le deuxième album, Une lumière allumée, qui était plus lent, plus centré sur les paroles, avait moins de rayonnement ici, et là-bas, ça fonctionnait. Je ne sais pas pourquoi, et franchement, ça m'a étonné. Peut-être parce que j'ai une écriture qui ressemble plus à ce qu'on pouvait retrouver en France au tournant des années 60-70. Les chansons pas-de-refrains, ce n'est pas moi qui ai inventé ça! Et il y a ce cliché du gars qui arrive du Grand Nord, avec sa guitare, ses chansons, son accent...

Alors que j'avais le sentiment de descendre une marche ici, j'ai pu rebondir en Europe. Au lieu de rester ici à déprimer, à chercher comment réaligner le tir, j'ai pu développer un nouveau public.

Vincent, on ne t'a jamais vu traverser l'océan. N'as-tu jamais eu la curiosité d'aller tester ce marché?

V : Je n'y ai jamais vraiment pensé. J'ai eu des offres pour une tournée, il y a un an ou deux. Des tourneurs avaient vu mon spectacle en duo avec André Papanicolaou, et ils trouvaient qu'il s'exportait bien. Mais ça nécessitait de partir longtemps, longtemps étant pour moi plus de trois semaines. C'était hors de question, à cause de ma famille et de mes occupations ici. Dès le départ, la France n'était pas une finalité. Plus jeune, j'avais une curiosité. Avec les enfants, ça s'est naturellement tassé. Peut-être plus tard, si j'ai une occasion...

Ce n'est quand même pas banal qu'Alex, avec un accent, ait réussi à percer ce marché. J'ai beaucoup de respect pour ceux qui réussissent à le faire. C'est une entreprise coûteuse en temps et en argent, et c'est souvent décevant.

A : Ça marche bien, il y a du monde dans les salles, mais je ne suis arrivé nulle part encore. Il reste beaucoup de travail. Je ne suis pas une star en Europe, mais ce n'est pas ce que je cherche non plus.

C'EST PAPA QUI CHANTE

Vincent, tu étais très secret en début de carrière sur ta vie personnelle et familiale. On sent une nouvelle ouverture depuis quelques années. Ta fille pose sur la pochette du disque Fabriquer l'aube et ta famille apparaît dans tes clips. Comment as-tu cheminé là-dedans?

V : Ça a été un lent processus. J'ai toujours été assez discret - je le suis encore -, mais en même temps, ça ne sert à rien de cacher que j'ai des enfants, qu'ils font partie de ma vie. J'ai trouvé une certaine forme d'équilibre. Quand tu ne dis rien du tout, tu te brimes, parce que les chansons sont en lien avec ce que tu vis. Ultimement, je protège quand même pas mal tout. Une fois que j'ai dit que j'ai trois enfants et quel âge ils ont, ça s'arrête pas mal là...

A : Je ne t'ai jamais vu sur la couverture du 7 jours avec eux...

V : Non. Je les implique dans des projets de création, que j'ai envie de partager. Je peux alors contrôler la qualité du produit. C'est un geste artistique.

Un geste d'amour, aussi?

V : Oui, en quelque sorte. C'est un geste d'amour de ne pas les tenir à l'écart de ce que je vis.

A : Je ne mettrai jamais non plus ma famille de l'avant pour vendre des cassettes.

Justement, Alexandre, tu es un nouveau papa. Avec ta fille de sept mois, crains-tu maintenant de partir sur la route?

A : Oui. Totalement. Je ne partirai jamais plus de 12 jours en ligne. Je n'irai plus m'installer à Paris pendant des mois. Je ne souhaite pas qu'ils me suivent non plus. La tournée, ce n'est pas une colonie de vacances. C'est exigeant. J'ai traversé aussi une passe de culpabilité, où je me sentais mal de partir de la maison. Puis, je me suis mis à compter le nombre de jours où je suis chez moi versus le nombre de jours où je n'y suis pas. À la limite, je travaille trois jours par semaine. Et quand je suis à la maison, je suis vraiment là.

J'ai aussi envie d'inspirer à mes enfants l'envie de se dépasser, de faire ce qu'ils aiment dans la vie. À 8 ans, c'est ça que je voulais faire, chanter. C'est un bel exemple, je trouve. Il y a un prix à payer à avoir une absence, parfois plus prolongée, mais si j'arrêtais parce que je m'ennuyais trop - et je suis ennuyeux -, j'aurais le sentiment de leur enlever quelque chose.

V : Ce que tu dis est vrai. Je pense aussi qu'avoir des parents qui ont des passions dans la vie, qui sont contents de se lever le matin, c'est important. Pour moi, c'est positif, tout ça. C'est toujours dur de partir. Mais l'ennui peut être une belle chose. On se rend compte qu'il y a des gens tout autour de nous et qu'on les aime vraiment.

MOI ET L'AUTRE

Et ça donne de belles chansons, comme Le repère tranquille, notamment... Aujourd'hui, quinze ans après vous être connus, quel regard posez-vous sur la carrière de l'autre?

A : Un beau regard. Vincent s'est respecté d'album en album. Il a le genre de carrière que tu veux avoir. Il l'a construite, pour vrai. Son méga succès, avec Le monde tourne fort, m'a fait halluciner. Ce que Vincent a réussi à faire, c'est exceptionnel. Qu'une de tes chansons se faufile dans l'inconscient collectif et imprime ton nom de façon aussi forte dans l'esprit du peuple, ce n'est pas très commun. Ça arrive une fois en je-ne-sais-pas-combien d'années. En même temps, Vincent n'est pas venu au monde avec On va s'aimer encore. Il était déjà là bien avant. Il avait un vrai public, ses salles étaient pleines. Heureusement. Un succès comme ça peut coûter cher en début de carrière.

V : Je le pense aussi. Il faut que tu sois outillé pour dealer avec le fait d'être reconnu, mais aussi avec le fait de travailler plus, et dans toutes sortes de contextes. Ça change la donne.

A : Il faut avoir les pieds bien plantés. Tu as réussi à bien gérer ça. Sinon, tu ne serais pas ici aujourd'hui!

V : L'aspect de la synchronicité reste important, entre une oeuvre et un public. Ça n'a rien à voir avec la qualité. Il y a une grande part de chance dans un moment comme ça.

Quant à moi, j'ai beaucoup de respect pour la route d'Alexandre. Je l'ai toujours suivi, surtout qu'il a travaillé avec des musiciens de la même grande famille que la mienne (Éric Goulet, Louis-Jean Cormier et Mathieu Perreault). Il a fait son chemin comme il l'entendait, intègre, même punk à sa façon. Je me souviens de l'avoir entendu dire, en réaction à la chanson pop, qu'il ne s'excuserait jamais de faire ses tounes comme il les faisait. «C'est ce que je suis, ce que je propose, prenez-le ou pas.» Alex fait la même chose depuis que je l'ai vu la première fois à Cégeps en spectacle.

A : Des chansons pas-de-refrains? (Rires)

V : Tu as beaucoup évolué, mais cette racine-là est bien ancrée.

Que vous souhaitez-vous pour les années à venir?

V : J'espère que le meilleur est à venir pour nous deux. On arrive à un moment de notre vie où on peut commencer à devenir grands. Les grands auteurs-compositeurs deviennent grands à 50 ans. Rarement avant.

A : Je me considère comme un rookie dans ce métier.

V : Moi aussi. Plus tu avances, plus tu réalises la précarité de ce métier et tu veux saisir les occasions de t'exprimer en symbiose avec la personne que tu es. Je nous souhaite de bien vieillir là-dedans.

VOUS VOULEZ VOIR?

Vincent Vallières

Fabriquer l'aubeThéâtre Granada

Samedi soir, 20 h

Première partie : André Papanicolaou

Billets : 36 $

***

Alexandre Poulin

Le mouvement des marées

Vieux Clocher de Magog

Samedi soir, 20 h 30

COMPLET

Supplémentaire le 18 avril 2015

Billets : 35 $

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