Partir pour vivre, rester pour mourir

Raconter le feu aux forêts, la toute dernière... (IMACOM, Julien Chamberland)

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Raconter le feu aux forêts, la toute dernière création théâtrale des Turcs gobeurs d'opium, se révèle comme une intéressante et brillante fable sur la terre lorsqu'elle devient source d'isolement et d'aliénation.

IMACOM, Julien Chamberland

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

(Sherbrooke) Ils sont nombreux, les humains à agir comme si la terre leur appartenait. Elles sont nombreuses aussi, les philosophies et religions qui préviennent les hommes qu'ils appartiennent plutôt à la terre... mais aussi qu'ils n'y sont pas enchaînés. Bref, qu'ils peuvent partir si leur petit lopin de monde les pousse à se détruire.

Raconter le feu aux forêts, dernière création théâtrale des Turcs gobeurs d'opium, se révèle donc comme une brillante et intéressante fable sur la terre lorsqu'elle devient source d'isolement et d'aliénation, sur les choix qui mènent à la vie et ceux qui mènent à la mort, sur les échappatoires que l'on se crée pour ne pas voir la vérité en face.

Tout ça symboliquement exprimé dans la fuite d'un homme à tête de chien (Alexandre Leclerc), là où vivent Jeepee (Jean-Guy Legault) et Manon (Emmanuelle Laroche), avec Cyndy (Ann-Catherine Choquette), leur fille de 17 ans. La Catin (Jacinthe C. Tremblay), leur voisine d'en face, essaie de rattraper ce fils cynocéphale qu'elle cachait au grenier avant que ses voisins s'en aperçoivent.

La famille de Cyndy se révèle très vite dysfonctionnelle, les parents étant même plus peinés que leur fille de la mort fulgurante de son petit ami Jonas. Déchirée entre le désir d'oublier son défunt chum et de le raviver à sa mémoire, l'adolescente nouera une nouvelle amitié avec sa voisine, pendant que ses parents s'enfoncent petit à petit dans une dangereuse névrose, obsédés par la bête en fuite.

Plus belle brochette d'acteurs

Oeuvre très dense, tant pour le texte et la durée (une heure quarante sans entracte) que pour la multiplicité des thèmes, Raconter le feu aux forêts réussit néanmoins à tout livrer sans trop de lourdeurs. Un certain élagage pourrait encore être fait au début et à la fin (certaines tirades sont tellement rapides qu'il est impossible de tout attraper), mais l'ensemble fait preuve de beaucoup de nerf.

En fait, on a droit au meilleur des deux plumes d'André Gélineau : la poétique, qui s'exprime le plus souvent par de riches monologues déclamés avec force (on se croirait presque dans un Shakespeare au début), et la théâtrale, celle qui apporte action et humour et permet d'alléger une atmosphère qui, autrement, deviendrait pesante.

Le véritable décollage survient quand même lorsque la Catin, personnage le plus lumineux, entre en scène et brise le malaise dans lequel les autres personnages sont embourbés.

André Gélineau a aussi placé plusieurs éléments pour que sa mise en scène allège le propos parfois dur, notamment par la projection de sous-titres ayant tous le verbe «raconter» comme point de départ, séparant ainsi chacun des tableaux, et par une distribution et une direction d'acteurs qui visent dans le mille.

Franchement, c'est probablement une des plus belles brochettes d'acteurs que les Turcs auront eu de leurs dix ans d'existence. Tout le monde est juste, touchant, émouvant. Jacinthe C. Tremblay et Ann-Catherine Choquette ressortent davantage parce qu'elles ont des rôles plus attachants, mais Jean-Guy Legault et Emmanuelle Laroche sont très prenants dans leur effondrement psychologique graduel. Le tout dans une scénographie efficace et convaincante.

Les habitués des Turcs auront peut-être une impression de redondance, puisqu'on y retrouve plusieurs thèmes des précédentes créations, tels la mort, l'isolement et les bestiaires.

Si la portée de Raconter le feu aux forêts s'avère un peu pointue, elle n'en demeure pas moins pertinente dans une société où la propriété et l'attachement aux objets sont autant valorisés. L'auteur prend le parti d'une rupture salvatrice du côté de la vie, mais pour cela, il faut enlever le masque des hommes à tête de chien. Autrement dit, démasquer la peur de l'inconnu.

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