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L'homme-chien qui mettait le feu aux poudres

Les comédiens Ann-Catherine Choquette, Jean-Guy Legault et Emmanuelle... (IMACOM, Jessica Garneau)

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Les comédiens Ann-Catherine Choquette, Jean-Guy Legault et Emmanuelle Laroche dans la nouvelle pièce Raconter le feu aux forêts des Turcs gobeurs d'opium.

IMACOM, Jessica Garneau

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<p>Karine Tremblay</p>
Karine Tremblay
La Tribune

(SHERBROOKE) Pour leur tout dernier tour de planches, les Turcs gobeurs d'opium ont choisi de Raconter le feu aux forêts. L'image est forte. L'histoire imaginée par André Gélineau aussi.

«Le point de départ, c'est une légende qu'on m'a racontée. Selon celle-ci, une femme avait donné naissance à un enfant à tête de chien. C'était à ce point effrayant que le médecin sur place avait tué le bébé. Le mythe du personnage à tête canine n'est pas nouveau. Déjà dans l'Égypte antique, Anubis était un dieu à tête de chacal qui symbolisait la transition entre la vie et la mort. Au Moyen Âge, on craignait les cynocéphales, des créatures mi-homme, mi-chien. J'ai réalisé que cette figure symbolisait quelque chose de plus grand qu'un monstre.»

Et ce symbole était drôlement intéressant à exploiter en dramaturgie. L'idée d'intégrer un homme-chien à la pièce s'est vite imposée dans l'esprit du directeur de la troupe sherbrookoise.

«C'est le personnage le moins présent, mais c'est celui dont on parle le plus. C'est un catalyseur, il ne pose pas d'action directe, mais il amène les autres personnages à réagir, à se révéler.»

Ceci parce que l'homme-chien de Raconter le feu aux forêts est en cavale, caché quelque part dans la campagne profonde où sa mère s'est réfugiée après sa naissance.

«C'est une femme de mauvaise réputation qui a beaucoup galéré. Le surnom Catin lui est resté. On imagine que ce n'est pas pour rien... Elle s'est isolée pour élever son enfant monstrueux. Elle est prisonnière de cet amour maternel pour son garçon difforme, un être avec qui elle peut difficilement communiquer puisqu'il est incapable de s'exprimer par la parole.»

Est-il, pour autant, le monstre tant craint?

«Sans révéler de punch, ce qu'on devine peut-être, c'est que sa réputation dépasse la réalité. Je me suis amusé à déformer ce qu'il est et ce qu'il devient pour les autres.»

Avalés par la terre

Les autres, c'est un peu beaucoup les voisins immédiats de Catin. Une famille de trois. Le père, la mère, la fille.

«Le père est un homme de la terre, très territorial. Sa femme, Manon, est un peu aliénée. Elle s'est coupée du monde par amour, mais maintenant, elle s'ennuie, sa vie est plate. Son plus grand fantasme, c'est qu'on installe le câble dans son rang de campagne!»

La fille du couple a 17 ans et un premier amour qui vient de mourir. Littéralement.

«Ses parents se sont approprié son deuil. Alors Cindy se détache de sa culture familiale. Elle s'ouvre et rêve au reste du monde. C'est le personnage le plus porteur d'espoir, celui auquel il est plus facile de s'identifier.»

Toute rurale que soit la trame de la pièce, on comprend qu'elle n'a rien du charmant retour à la terre. On est loin du bonheur bucolique dans les verts prés.

«Ce n'est pas une histoire calme. Ni une histoire douce. Elle a sa lumière, mais elle porte un regard dur sur notre rapport au territoire. On se comporte comme si on possédait le territoire alors que celui-ci est plus grand que nous. Il finira d'ailleurs toujours par nous avaler. Une fois mort, on retourne nourrir la terre.»

Vivre le moins facile

Les thèmes abordés pourraient être lourds s'ils n'étaient pas racontés à la façon des Turcs. C'est-à-dire avec un certain humour.

«Ça fait contrepoids. C'est un humour qui vient de la couleur des personnages, un humour qui porte aussi son malaise.»

Comme Tobacco en 2011, la pièce a été choisie pour une lecture publique au Festival du jamais lu de Montréal, le printemps dernier. Cette première rencontre avec des spectateurs a été heureuse. Et bienvenue. «C'est un texte sur lequel j'ai beaucoup travaillé. C'était précieux de pouvoir valider certains trucs.»

D'autant qu'en théâtre, rien n'est jamais gagné.

«Tout est à recommencer chaque soir. Faire du théâtre, c'est convier les gens à vivre une expérience. Je crois beaucoup à la façon dont une histoire peut être mystifiante ou dérangeante. Explorer via une pièce théâtrale des sentiments plus complexes que la simple tristesse ou le simple rire, ça nous brasse parfois l'intérieur, mais ça permet d'apprivoiser ces émotions plus complexes. Le chemin que ça trace, à long terme, nous apprend à vivre ce qui est moins facile. C'est en tout cas le parti que je prends.»

«C'est rare qu'on m'offre ce genre de textes où s'entremêlent narration, dialogues, scènes du quotidien, scènes plus trash et poésie. Ça me fait plonger dans une forme théâtrale que je n'ai pas l'habitude d'aborder.»

Le père qu'il incarne dans la pièce est tout sauf équilibré.

«J'appelle ça la grande dérape. J.P. est un homme qui a perdu ses repères. Il pose des gestes irréfléchis, il commet des erreurs de jugement, il dit des énormités. On le voit dégringoler, faire les mauvais choix jusqu'au point de non-retour. C'est très savoureux de jouer un personnage pareil.»

Lui-même dramaturge et metteur en scène, le cofondateur du Théâtre des ventres bleus et du Nouveau Théâtre urbain connaît bien l'envers du rideau. «Les gens pensent que c'est difficile de diriger un acteur qui a aussi un bagage de metteur en scène. Je pense qu'au contraire, il n'y a personne de plus ouvert qu'un comédien qui a déjà tâté la mise en scène. On comprend tellement la réalité de celui qui nous dirige! Et c'est libérateur d'être acteur pour un autre show que le sien. On ressent la nervosité de bien rendre le personnage, mais on n'a pas la même pression.»

C'est la première fois que Legault revient à Sherbrooke pour un projet artistique depuis la fin d'Omaterra, dont il avait repris les rênes et assumé la mise en scène. Il n'est pas amer. Mais il aurait souhaité qu'on laisse un peu plus sa chance au spectacle présenté à la Place Nikitotek en 2010 et en 2011.

«Ce fut une expérience particulière dans un contexte très particulier. J'étais content de ce qu'on avait fait la deuxième année. On était en train de revirer le show. J'aurais souhaité que la Ville en tienne compte. Deux ans, ce n'est pas assez pour mesurer le plein potentiel d'un projet artistique d'envergure. Il faut un plan triennal et quinquennal. J'ai trouvé ça dommage. Pas pour moi, pour la région.»

VOUS VOULEZ Y ALLER

Raconter le feu aux forêts

Les Turcs gobeurs d'opium

Du jeudi au samedi, du 17 octobre au 1er novembre, 20 h

Théâtre Léonard-Saint-Laurent du Séminaire de Sherbrooke

Entrée : 20 $ en prévente, 25 $ à l'entrée

Réservation : 819 573-0167 ou turcsgobeurs@hotmail.com

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