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Patrick Nicol: écrire après la tempête

Patrick Nicol... (Imacom, Jocelyn Riendeau)

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Patrick Nicol

Imacom, Jocelyn Riendeau

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Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune

(SHERBROOKE) On en parle peu, sinon plus du tout : le séisme du printemps érable est passé.

N'empêche, la secousse a laissé ses empreintes. Des sillons creux, des fractures franches, des blessures à panser. Collectivement, on ne sort pas d'une crise sociale comme celle-là sans quelques bleus et cicatrices au coeur. Une fois la tempête calmée, quand tout a été dit, de toutes les façons qui soient et dans tous les médias autour, que reste-t-il encore à faire? Écrire. Prendre la parole. Élever sa voix ailleurs. Espérer qu'elle porte et soit entendue.

Au chapitre littéraire, Patrick Nicol est le premier à planter ses mots dans le terreau gris de la grève étudiante. Terre des cons, son huitième roman, revient sur les événements qui ont marqué le printemps québécois. La plaquette de 104 pages met en scène un professeur plus si jeune qui en a contre le slam, la mauvaise foi, les publicités insipides, le Pepsi grand format. Entre autres choses. Davantage témoin qu'acteur face au conflit, il commente la crise qui dégénère en même temps qu'il s'interroge sur celle qui gronde dans sa petite personne. Devient-on réac en vieillissant? se demande-t-il. Tout à ses préoccupations, il ne dort plus et il boit trop. Embêté par ses jeunes voisins fêtards, troublé par le geste d'éclat d'un élève, il se perd en réflexions de toutes sortes sur la drôle d'époque qu'il traverse. Et sur les années qui le traversent, lui.

On saisit d'emblée : le narrateur est un miroir de l'auteur. Enfin, jusqu'à un certain point.

« J'ai toujours un alter ego dans mes livres, que je compose en grossissant certains traits et en donnant moins d'importance à d'autres. Il n'y a, dans ce roman, pas de défauts que je renierais complètement, mais bon, il y a des trucs dont je ne suis pas très fier. L'intolérance vis-à-vis certaines choses, par exemple. Qui est plus grande en vieillissant. Parce qu'on accepte de moins en moins de perdre notre temps. On est pressés, partout «, dit celui qui fut deux fois lauréat du prix Alfred-Desrochers et du Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke.

Certains thèmes chers au coeur de l'écrivain sont encore imbriqués dans la trame de son roman tout neuf. Les années qui passent et les poussièresqu'elles déposent sur nos humeurs, notamment. L'intolérance, aussi, on l'a dit. Et l'abrutissante télé, reine de tous les salons. Il se demande d'ailleurs bien pourquoi.

« La télévision, ça m'obsède. C'est tellement con! Et ça m'impressionne de voir à quel point elle a de l'impact. Je n'en reviens pas des inepties qui y sont présentées. Certaines pubs, par exemple, me gênent terriblement tant elles sont ridicules. Ce n'est pas propre au Québec, remarquez, c'est partout pareil. Mais ça me renverse toujours de voir qu'il y a tant d'affaires qui se font et qui ne me sont pas destinées. «

Tant mieux : ça lui laisse davantage de temps pour écrire. Et ça explique peut-être comment il a réussi le tour de force de publier dès l'automne un roman inspiré d'événements survenus même pas six mois plus tôt.

Ennemis droit devant

« J'écris assez vite, mais rédiger et éditer un roman, ça demande normalement deux ans. Cette fois, j'ai écrit rapidement et très instinctivement. Même si certains éléments de la crise se retrouvent dans mon livre, ce n'est pas un bilan de la grève», précise l'écrivain sherbrookois.

Ce dernier sait qu'il s'en trouvera certains pour dire qu'il profite du momentum, qu'il surfe sur la vague du printemps mouvementé qu'on a connu. Tant pis. Il les laissera dire.

« En fait, je n'ai aucune idée de la réception qu'aura mon roman. Je l'ai fait dans la vitesse et dans l'urgence, en partie pendant que le conflit se déployait. Les élections ont calmé le jeu. Rien n'est réglé, mais on ne discute déjà plus de ce qui s'est passé. Pourtant, je pense que c'est un événement trauma-tique. Certains jeunes ont, pour la première fois, réalisé qu'ils avaient des ennemis», exprime celui qui enseigne la littérature au Cégep de Sherbrooke.

Ennemis. Le mot est fort. Il est appuyé.

« Il y avait de la désinformation orchestrée pendant le conflit. J'ai vu passer des unes de journaux qui étaient clairement antiétudiants, sans parler de ce qu'on entendait à la télé. Plusieurs jeunes n'en revenaient pas. Et certains n'avaient pas, jusque-là, pleinement réalisé la puissance des médias.

Le 22 mars, par exemple, des dizaines de milliers de personnes sont sorties dans les rues de la métropole. Le lendemain, le Journal de Montréal n'en parlait même pas en une! Comme si ces milliers de personnes n'existaient pas! Au début de la grève, il y avait quelque chose d'enthousiasmant. Peu à peu, c'est devenu affolant. »

Se projeter dans l'autre

Tout fictif qu'il soit, le récit de Nicol s'ancre donc dans le réel. Le scandale de Sagard n'a rien d'inventé et il faudrait faire preuve de beaucoup de mauvaise foi pour ne pas reconnaître Richard Martineau dans le spectre du Chroniqueur qu'il met en scène. De même, le discours sur la violence qu'il décrie est en tous points semblable à celui martelé par le gouvernement en poste lors du conflit.

« Le gouvernement a été très habile dans la manipulation du sens des mots. Son discours sur la grève et sur la violence me semblait tout à fait odieux. À force de tout travestir, il y avait une perte de sens. Plusieurs personnes ont formulé des paroles irresponsables sans gêne aucune et sans aucun scrupule.»

Le printemps a été rouge. Il tournait carré. Il a glissé dans la grisaille et ses lendemains sont flous. Forcément, on se demande : à la lumière de tout ça, Patrick Nicol regarde-t-il l'avenir avec confiance?

« Non. »

C'est franc, clair, sans ambiguïté.

« Je pense que tous, dans nos sphères, on a un peu peur, on n'aime pas ce que le monde est en train de devenir avec les conservateurs qui nous gouvernent. »

Alors il écrit. Avec le souci de rencontrer l'autre. Quel qu'il soit.

« Avec la fiction, on peut tenter de comprendre ce qu'il y a dans la tête de nos semblables, même si l'on n'est pas d'accord avec eux. La littérature permet de se projeter dans l'autre. Et la vie est moins plate lorsqu'on écrit. Il y a quelque chose d'intéressant qui nous habite, un univers parallèle. En fait, je ne sais pas comment ils font, ceux qui n'écrivent pas! Cela dit, dans le réel, c'est autre chose, il faut savoir qu'on a des ennemis et il faut se défendre, sinon on se fait avoir. Je ne veux pas faire le mononcle et dire aux gens quoi penser, mais c'est évident pour moi qu'il y a actuellement une lutte pour le pouvoir. Il faut accepter que ce soit une lutte. Il faut se défendre. »

En cela, il a un avantage. D'aucuns le savent : la plume est une arme redoutable. Et il arrive que son tranchant double soit un baume.

 

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