En 1980, donc, la première version du Journal d'un corps a nourri le feu de l'âtre et laissé dans l'esprit de l'écrivain français des braises chaudes. Qu'il n'avait pas envie de tisonner. Alors il a écrit sur autre chose, en gardant en tête cette envie de raconter le corps, un jour. L'étincelle s'est rallumée lorsque, il y a cinq ans, il a eu l'idée d'un journal intime. Et pas n'importe lequel : celui d'un corps. Dans tout ce qu'il a d'unique et de commun à la fois. Le journal du corps d'un homme dont on ne saurait pas l'identité, mais dont on connaîtrait tous les secrets anatomiques. Le filon était bon. Le feu a pris, mais il a dû être nourri pendant quatre révolutions solaires.
« Je n'écris pas aisément. Tout est toujours difficile. Lorsque je travaille sur un bouquin, je multiplie les jérémiades et les doutes, j'ai l'impression que jamais je n'y arriverai. «
Et pourtant, il persévère, persiste et signe.
« Parce qu'il y a ce désir qui m'habite, cet appétit d'écriture qui a besoin d'être rassasié. «
L'originalité littéraire qui est cette fois née de sa plume, de sa patience et de sa faim d'écrire est un journal intime hors-norme. Celui d'un homme qui, à partir de l'âge de 12 ans, et jusqu'à sa mort, raconte son corps. Consigner dans un journal le passage de la vie, c'est s'attarder au banal, à l'extraordinaire, à l'universel, aux malaises gênants, aux petites douceurs, aux grandes douleurs. C'est aussi envisager la mort. Maudite camarde qui ne fait pas de cadeaux. Tout récemment encore, l'écrivain a perdu un ami proche. La maladie, encore elle.
« La mort, on apprend à la connaître, mais on ne s'y habitue pas. «
Envisager sa fin, mais plus encore celle de ceux qu'on aime, est donc un exercice toujours douloureux.
« Il y a un passage, dans le livre, où je raconte le deuil du point de vue du corps lorsque ce corps est abandonné à lui-même. Quand on perd quelqu'un qui est très près de soi, comme cela m'est déjà arrivé avec un frère, il y a un passage à vide. L'esprit n'est plus là. «
On ne s'habite plus complètement, on est là sans y être. On est un peu le fantôme de soi. Comme le sont, au tout début du Journal d'un corps, le père et le fils. Le premier, parce qu'il revient de la guerre de 1914. Vidé de rêves. Éteint à l'intérieur. Fatigué de tout. Le second parce qu'il a le grand malheur d'avoir une maman qui ne l'aime pas. Heureusement pour lui, en rencontrant une mère de substitution, il trouvera à s'épanouir et s'incarnera jusqu'à remplir avec assiduité le journal de son corps, sa vie durant.
« J'ai des rapports heureux avec les femmes de ma vie : ma femme, ma fille, ma mère, mes amies. La plupart du temps, mes personnages féminins sont aimants et aimables. Cette fois, j'avais envie d'imaginer ce que provoque, chez un enfant, le fait de ne pas être chéri par sa propre mère. Ça doit être terrible. Le personnage du père, lui, est ravagé par la guerre. Il n'est pas mort, mais il est revenu détruit. J'avais aussi envie d'explorer ce non-désir. Il y a quelque chose qui me fascine là-dedans. Ça revient souvent, chez moi, peut-être parce que c'est aux antipodes de ce que je suis. Je vis avec appétit, je suis un être désirant, c'est ma nature. Mais en même temps, mon côté un peu contemplatif comprends ce que peuvent ressentir ces personnages qui ne désirent rien. «
Lui a la volonté d'écrire ancrée dans l'ADN. En plus d'un viscéral besoin de lire. Alors voilà, on discute lecture. Ça tombe bien, il a justement avec lui un exemplaire de son dernier coup de coeur littéraire. La Gana, de Fred Deux. Publié en 1958.
« Un livre terrible, terrifiant, dur. Très dur. Mais un chef-d'oeuvre «, prévient-il, avant de se lancer, généreux, dans une lecture à voix haute au cours de laquelle il habite le texte en entier, jusque dans chaque point-virgule, chaque soupir, chaque exclamation. Pendant deux pages, peut-être trois, il prête vie au texte. Magnifiquement. Daniel Pennac lit comme il écrit. Avec appétit. À corps perdu.
Classes à part
Le Québec n'est pas terre étrangère pour Daniel Pennac. Il y vient assez souvent, y a des amis, des repères. L'une des femmes que rencontre son personnage dans le Journal d'un corps est d'ailleurs Québécoise.
Cette fois-ci, c'est le tout premier congrès De mots et de craie qui l'amène à Sherbrooke. Un congrès articulé autour de l'importance et de la portée de la littérature en pédagogie. Un sujet cher à l'écrivain, qui publie aussi pour la jeunesse et qui a toujours son ancien métier de professeur tatoué sur le coeur. L'auteur de Chagrin d'école effectue encore des rencontres d'élèves dans les écoles. Ce n'est pas pour rien. La classe est pour lui un territoire connu, mais surtout aimé.
« La classe, c'est vivant. C'est l'inattendu, la diversité, le réel. J'adore ça. Pendant mes années d'enseignement, jamais je ne suis allé au travail en traînant les pieds. Entrer dans une classe m'arrache à la solitude, me sort de cet état semi-autiste de l'écrivain devant son clavier. J'ai ce désir très grand de rencontrer l'autre. Les autres. «
Bientôt à Cannes
La semaine prochaine, Pennac sera à Cannes pour l'avant-première d'Ernest et Célestine, dont il a signé le scénario. Il n'a pas vu encore le film d'animation, basé sur l'univers imaginé par Gabrielle Vincent. Mais les extraits qu'il a visionnés l'ont réjoui. Le gros ours et la petite souris avaient de l'étoffe.
« Tout cet univers pastel, quand même, ce n'était pas facile à restituer. On n'est pas dans les effets spéciaux. C'est un projet sur lequel j'ai aimé travailler. Je suis d'ailleurs en train d'écrire le roman. «
Une idée qui, au départ, le rebutait un peu.
« Je ne suis pas très produits dérivés''. Tirer un roman de mon scénario, ça ne me disait pas. En y repensant, j'ai eu envie d'explorer un principe narratif nouveau. C'est-à-dire que parfois, les personnages rouspètent auprès de l'auteur. Tout le monde se mêle à la conversation et ça donne quelque chose de très intéressant «, explique le romancier, qui prévoit la sortie du livre cet automne.
La tribu Malaussène au grand écran
Avec ses colorés personnages plus grands que nature, la saga des Malaussène s'est taillé une place à part dans le coeur des fans de Pennac. Ici, comme en France, en Italie, en Espagne et ailleurs, l'attachante tribu a ses fidèles. L'idée du cinéaste Nicolas Bary de porter le clan à l'écran risque donc d'en réjouir plusieurs. On sait déjà que Bérénice Béjo a hérité du rôle de tante Julia et Raphaël Personnaz, de celui de Benjamin. Pour en apprendre plus, il faudra cependant attendre la sortie du film Au bonheur des ogres. Ce qu'il en sera, au final, Daniel Pennac n'en a aucune idée.
« Je ne suis pas impliqué dans le projet, mais je sais que l'imagerie mentale et l'imagerie rétinienne sont deux choses bien différentes. Alors comme tout le monde, j'attends de voir. «
Bienheureux silence
S'il était invité à l'émission En direct de l'univers, Daniel Pennac serait bien embêté. C'est qu'il n'a pas l'habitude d'habiller son décor sonore avec le dernier disque à la mode.
« Je n'écoute pas de musique. C'est un besoin que je n'ai pas. Par contre, je regarde un film comme on écoute de la musique : je peux voir 200 fois la même bobine sans me lasser. «
Étrange. Et rare, quand même, cette absence d'envie pour la chose musicale.
« Pourtant, j'ai l'oreille musicale! À 25 ans, j'ai entendu Sicilienne, de Fauré. et j'ai tellement aimé que j'ai eu envie de l'apprendre. Je me suis acheté une flûte traversière, j'ai trouvé la ligne musicale, je l'ai jouée au grand complet. Et puis j'ai rangé la flûte et je ne l'ai jamais ressortie. Alors voilà : j'aime la musique et la chanson, mais acheter un disque et l'écouter, non, je n'en ressens pas le besoin. En revanche, j'ai une passion pour le silence. Pour tous les silences. Le silence végétal, de la campagne. Le silence habité par les oiseaux. Le silence mécanique des villes. «
DANIEL PENNAC
Journal d'un corps
ROMAN
Gallimard
390 pages