«La pauvreté criminalisée»

Juste de ne pas être ignoré par les... (Spectre média, Julien Chamberland)

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Juste de ne pas être ignoré par les gens peut signifier beaucoup pour un itinérant.

Spectre média, Julien Chamberland

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(Sherbrooke) L'histoire d'Olivier Dugal rapportée dans La Tribune samedi permet de croire que la réconciliation avec la société est possible pour les gens vivant dans la précarité. Beaucoup de travail demeure cependant à faire afin que le cas de cet homme de 28 ans, qui est sorti de l'itinérance après avoir rencontré un bon Samaritain inespéré, ne soit plus un exemple isolé, à commencer par la perception de la population, qui se doit de changer, selon les intervenants rencontrés par le journal.

Les Fêtes sont passées, les élans de générosité s'estompent. Dans la rue, la vie suit son cours. Certains itinérants seront attirés dans des restaurants pour leurs plinthes électriques plutôt que leur menu. D'autres seront tentées de dérober un aliment à l'épicerie pour faire taire leur estomac. Plusieurs se contenteront d'arpenter les parcs, faute de mieux pour meubler leur journée. Tous des comportements passibles de sanctions.

« On voit des gens assez régulièrement avec trois, quatre, cinq ou même six tickets dans la même journée qui se retrouvent au final avec des milliers de dollars à payer. Une centaine de cas par année. Il y a des problèmes pour intervenir efficacement et il y a vraiment un problème de judiciarisation des personnes en situation d'itinérance », déclare Sébastien Laberge, directeur général du Partage Saint-François, tout en se portant à la défense des policiers du Service de police de Sherbrooke, « qui font leur possible » [lire texte en page 2].

« Malheureusement, c'est la pauvreté qui est criminalisée, parce que ce sont des méfaits que les gens font pour survivre dans la rue, renchérit Marie-Michèle Whitlock, intervenante à la Coalition sherbrookoise pour le travail de rue. Si t'as vraiment faim, un moment donné, tu finis par mettre un morceau de fromage dans tes poches sans songer aux conséquences, parce que tu survis. On peut aussi penser à celui qui allume un feu pour se réchauffer, au petit vendeur de drogue de plancher, à ceux qui accumulent des tickets pour avoir flâné, car ils ne supportent pas d'être dans un 3 et demi avec juste un lit. »

Les impacts des démêlés avec la justice des itinérants nuisent non seulement à ces derniers lorsqu'ils entreprennent une réhabilitation, mais engendrent également d'énormes coûts pour la société, selon ces intervenants.

« Une vraie chance »

« On veut couper le chèque d'aide sociale pour faire 200 $ d'économie sur des gens déjà pauvres, mais six mois en prison ou des soins donnés parce qu'ils sont malades de ne pas manger ou de ne pouvoir se réchauffer, ça coûte combien à la société? Et lorsque tu reçois 600 $ par mois, que ton logement t'en coûte 500 $ et que tu dois prendre une entente de paiement pour régler 2000 $ d'amendes, comment tu fais pour arriver? On doit leur donner une vraie chance de se réinsérer », signale M. Laberge.

« Ça leur colle à la peau aussi lorsqu'ils tentent de sortir de la rue, indique Mme Whitlock. Quand tu as commis des actes qui t'ont mené en prison ou qui t'ont amené un dossier criminel, après, c'est encore un obstacle de plus pour te trouver un logement ou un emploi si tu es maintenant apte à travailler. Ça touche ta vie en entier et une demande de pardon, ça requiert de l'argent et une longue procédure. »

Selon les deux intervenants, une telle judiciarisation est le reflet d'un manque cruel de ressources et la représentation d'une faille dans le filet social.

« C'est la porte tournante, parce qu'ils ne peuvent pas être pris en charge, explique M. Laberge. Par exemple, on a 20 places au Refuge et un seul intervenant. C'est crève-coeur, mais on ne peut pas garder tout le monde et il n'y en a pas dix refuges. La personne se retrouve à la rue et ne sait plus où aller. Peut entrer en crise parce qu'elle n'est pas médicamentée. Elle est interpelée par des policiers qui vont possiblement la conduire à l'hôpital pour décompenser, mais on va libérer son lit une fois qu'elle est un peu rétablie parce qu'ils sont aussi débordés. Et le cycle recommence », déplore-t-il.

« Souvent, ce sont des personnes en rupture sociale depuis un bout. Ils ne sont pas portés à aller vers les institutions qui existent comme les hôpitaux et les CLSC. Ils sont réfractaires ou dans l'incapacité d'y aller, donc les services qui vont vers cette population-là ont plus de réussite, parce que t'es dans leur milieu, tu es accessible et tu peux faire le pont avec les ressources qui existent. On peut les réconcilier avec le restant du monde. Il faut néanmoins que les organismes aient le budget pour le faire. »

Marie-Michèle Whitlock entrevoit toutefois certaines pistes de solution pour améliorer le sort des personnes en situation d'itinérance.

« On n'a pas le choix de parler de financement, mais la loi a aussi changé pour les femmes dans le passé. Pendant longtemps, on a criminalisé les femmes qui étaient logées en retour de faveurs sexuelles alors qu'elles étaient plutôt des victimes dans ce cycle-là... Et juste de ne pas être ignoré par les gens signifie beaucoup. On peut les saluer, leur demander comment ça va. Juste ça, c'est reconnaître qu'ils existent, même si on n'a pas d'argent à leur donner. »

La même réalité été comme hiver

L'hiver et ses vagues de froid laissent croire qu'il est pire de devoir y errer qu'en été. Or rien ne serait plus faux.

« Ça frappe l'imaginaire, l'hiver et le froid, convient le directeur général du Partage Saint-François, Sébastien Laberge. Mais chez nous, entre 80 % et 100 % de nos hébergements sont occupés à longueur d'année. Ce n'est pas pire l'hiver. Les gens sont de plus en plus pauvres et c'est aussi pire ne rien avoir à manger le 1er janvier que le 6 juillet. Le froid est un facteur de danger supplémentaire, mais ce n'est pas plus agréable en été lorsqu'il pleut et que tu n'as pas d'endroit pour t'abriter ni de salle de bain pour te laver. »

« Les besoins sont différents d'une saison à l'autre, note Marie-Michèle Whitlock, de la Coalition sherbrookoise pour le travail de rue. Lors de gros froids, il y a des mesures d'urgence assez efficaces quand même. Durant l'été, les grandes chaleurs peuvent être aussi difficiles. Avoir de l'eau peut être une très grande difficulté. C'est sûr que l'hiver, ça frappe l'imaginaire, mais à 30 degrés et plus, on voit aussi beaucoup d'insolation ou d'intoxications plus dangereuses, parce qu'ils sont aussi déshydratés.

Les besoins demeurent criants peu importe le mois, ajoute Sébastien Laberge. Chaque année, 950 séjours sont effectués au Partage, qui regroupe Wilfrid‑Grégoire, l'Accueil Poirier et la Maison Marie‑Jeanne, ce qui représente 13 000 nuitées et 30 000 repas. Du côté de la Coalition, plus de 1000 personnes ont été rencontrées individuellement par les travailleurs et travailleuses de rue.

« Je donne beaucoup d'entrevues autour des Fêtes, avec les guignolées et tout ça. C'est très bien, mais ce n'est pas juste en décembre que les gens ont faim ou doivent se loger », souligne Sébastien Laberge, qui encourage les gens à continuer de faire des dons de vêtements, d'objets de toutes sortes, de temps et d'argent aux organismes.

« L'hiver, ça coute plus cher pour à le monde, concède Marie-Michèle Whitlock. Il faut être bien habillé. Les gens donnent des tuques, des foulards, des manteaux, mais vont rarement penser aux bas. Ces gens en situation d'itinérance marchent à longueur de journée et avoir des bas secs sans trous, c'est difficile. Sans compter qu'aller chercher un dépannage alimentaire, c'est aussi plus difficile lorsqu'il a beaucoup neigé ou que les trottoirs et les rues sont glacés. »

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