De «boat people» à médecin spécialiste

Entouré de sa conjointe Marie-Ève Routhier et de... (Imacom, René Marquis)

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Entouré de sa conjointe Marie-Ève Routhier et de ses fils Antoine et Alexandre, Hao Do, cardiologue au CHUS, raconte l'immense admiration qu'il voue à ses parents pour avoir eu le courage de fuir le Vietnam en 1979.

Imacom, René Marquis

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(SHERBROOKE) La crise des migrants syriens a chaviré Hoa Do. Et la photo du petit Aylan Kurdi, naufragé de trois ans échoué sur une plage de Turquie l'a bouleversé, car il avait lui-même trois ans lorsque ses parents sont embarqués avec lui et sa petite soeur sur un bateau de fortune, au risque de leur vie, pour fuir le Vietnam et son régime communiste.

«Ça aurait pu être moi. Les chiffres sont difficiles à estimer. Mais selon certaines organisations, on évalue le nombre de boat people vietnamiens qui sont morts ou portés disparus en mer à environ 200 000 à 300 000 personnes, soit environ le quart de ceux qui ont tenté la traversée», explique Hoa Do, qui est aujourd'hui médecin spécialiste au CHUS.

Jadis, dans le sud d'un Vietnam capitaliste, les parents de Hoa Do étaient aussi des médecins spécialistes. Papa était dermatologue alors que maman pratiquait en médecine interne.

Puis en 1975, au terme d'une guerre qui s'étend sur vingt ans, le Nord Vietnam remporte la victoire contre le Sud Vietnam et le pays, officiellement réunifié l'année suivante, devient la République socialiste du Vietnam, un pays communiste. En tant que partisan de l'ancien régime, le père de Hoa Do est emprisonné pendant des mois. Le stress engendré par cet emprisonnement fait en sorte que sa mère perd un premier bébé. Puis, Hoa Do naît en 1976 et sa soeur suit l'année suivante.

«Après la guerre, en tant que partisans de l'ancien régime, mes parents n'avaient plus le droit de pratiquer la médecine dans les villes. Ils devaient aller pratiquer dans la brousse. En plus, il était interdit pour les enfants des partisans de l'ancien régime d'aller à l'université, donc avant même ma naissance, j'étais condamné à ne pas faire des études supérieures», raconte le Dr Do.

C'est pour fuir ce régime oppressif qu'en 1979, les parents de Hoa Do décident de payer un passeur 2000 $ par adulte pour quitter illégalement le pays. «Si on se faisait attraper à fuir le pays, on se faisait emprisonner. Alors pour partir clandestinement, mes parents se sont fait passer pour des Chinois, des immigrants dont le régime voulait se débarrasser à l'époque. Avec de faux papiers, on est embarqué en pleine nuit sur un premier bateau, un bateau de pêche dont la capacité était de 20 personnes alors que nous étions 70.»

Huit mois sur l'eau

Pour berner les autorités vietnamiennes, les boat people transfèrent à deux reprises de bateau pour aboutir sur un navire de 3000 réfugiés en direction de Hong Kong.

«Lors des transferts, il n'y avait pas de passerelle. On sautait d'une embarcation à l'autre dans la nuit au beau milieu du Pacifique, alors si tu tombais, il y avait peu de chance qu'on te retrouve.»

Lors d'un des transferts, la famille passe à un cheveu d'être séparée. Alors que les hommes de la famille avaient traversé sur le second bateau, le passeur annonce que ce dernier est complet. La mère et la soeur de Hoa Do sont coincées sur le premier bateau. «Dans un geste désespéré, ma mère a offert tous ses avoirs au passeur qui a finalement trouvé deux places supplémentaires sur le deuxième navire.»

Aux abords de Hong Kong, la famille Do et les 3000 réfugiés restent huit mois sur l'eau. «Les frontières étaient fermées, on était séquestrés sur le bateau. On se cherchait un pays d'accueil», raconte le Dr Do en pensant aux Syriens qui sont aujourd'hui dans cette position.

Sur ce bateau survient un événement qui marque la famille Do. Le petit Hoa tombe grièvement malade. «Mes deux parents étaient médecins, mais n'avaient pas les équipements médicaux pour me soigner. À un stade, j'ai arrêté de respirer et selon ma mère qui ne sentait plus mon pouls, j'étais en arrêt cardiaque.»

Heureusement, ses parents arrivent à le réanimer et des gardes côtiers au grand coeur permettent à la famille Do de se rendre quelques jours sur la terre pour que Hoa reçoive des soins intensifs, raconte celui qui a survécu pour devenir cardiologue.

Après huit mois séquestrée sur le bateau puis un dernier sur la terre ferme dans un camp de réfugiés, la famille Do arrive au Canada en 1980 grâce à un oncle qui étudiait à Montréal et qui a accepté de les parrainer. «Ma famille et moi sommes tellement reconnaissants envers le Canada et les Québécois qui nous ont accueillis les bras ouverts», dit-il encore ému aujourd'hui.

«Mais à ce moment-là, on avait échappé à la mort, mais pas encore à la misère».

Une vie à rebâtir

Afin de pratiquer la médecine au Canada, ses parents devaient refaireleurs examens. À cette époque, seulement dix candidats étrangers pouvaient se qualifier par année au Québec. Et des milliers y aspiraient.

«Mes parents devaient apprendre la langue française, étudier de longues heures tout en travaillant pour nourrir leurs deux enfants. Mon père était préposé aux bénéficiaires de nuit et ma mère travaillait dans une manufacture de jour. Elle n'avait pas d'argent pour photocopier les pages des livres qu'elle devait étudier alors elle les recopiait à la main», raconte le Dr Do se souvenant des premières années au Canada où sa famille s'habillait à l'Armée du Salut et se nourrissait de bouillon et d'abats de poulet.

Leurs efforts portent fruit. En 1982, ils débutent leur résidence au CHUS à Sherbrooke et aujourd'hui encore ils sont tous les deux médecins de famille à Montréal.

«Leur histoire m'a certainement inspiré à devenir médecin. Quand tu sais que ta mère a risqué sa vie et celle de sa famille pour te permettre d'aller à l'université, tu ne peux pas gâcher cette chance-là», confie le Dr Do la gorge nouée.

Le Dr Do est aujourd'hui père de deux garçons à qui il racontera l'histoire de ses parents et la sienne pour qu'ils se souviennent. De son côté, lorsqu'il s'est marié en 2008, Hoa Do s'est souvenu des gardes côtiers au grand coeur qui lui avaient permis de recevoir les soins nécessaires à sa guérison il y a 35 ans et il les a invités à la cérémonie.

«Chaque jour est une bénédiction depuis 1979. Le fait qu'on ait survécu au voyage, qu'on n'ait pas été séparés, que mon coeur se soit remis à battre, que le Canada nous ait accueillis, que mes parents redeviennent médecins, c'est comme gagner le million à la loterie deux ou trois fois dans une vie. Statistiquement, ça ne se peut pas. Et l'être rationnel que je suis est obligé d'admettre que sans l'aide de Quelqu'un au ciel, c'est impossible», poursuit le Dr Do ne cachant pas sa foi chrétienne.

«Avec la crise de migrants, ça m'a fait penser à tout cela. Et j'ai regardé en arrière plutôt que de toujours regarder en avant, comme c'est le réflexe pour la plupart des gens en Amérique du Nord. On pense souvent à la prochaine promotion, aux prochaines vacances, au prochain achat. On cherche le bonheur en avançant, mais le vrai bonheur est peut-être dans le chemin parcouru jusqu'ici», conclut-il.

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