L'enfer, l'exil, l'espoir

Une partie de leur coeur a pris racine... (IMACOM, Jessica Garneau)

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Une partie de leur coeur a pris racine ici. L'autre moitié bat toujours dans ce là-bas qu'ils ont quitté. Christine Difuni, Dilli Kumar Tamang et Angel Juma ont tous trois connus la guerre, l'exil et les camps de réfugiés avant de trouver une terre d'accueil à Sherbrooke. Lorsqu'ils regardent ce qui se passe en Syrie ou au Soudan, ils revoient leur propre parcours ainsi que le visage de tous ceux qu'ils ont laissé derrière.

IMACOM, Jessica Garneau

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<p>Karine Tremblay</p>
Karine Tremblay
La Tribune

(SHERBROOKE) Ils viennent du Congo, du Bhoutan, du Népal, du Vietnam et, comme nous, ils ont les yeux braqués sur la Syrie. Mais l'écho de toutes les horreurs qui s'y passent ne résonne pas de la même façon en eux. C'est que l'horreur, ils l'ont connue. Avant d'arriver au Canada en tant que réfugiés, ils ont vécu la guerre, séjourné dans des camps, vu l'humanité dans ce qu'elle a de plus inhumaine.

Lorsqu'ils aperçoivent les visages des Syriens qui fuient les conflits, la misère et la mort, leur regard se porte au-delà des photos. Ils revoient ce qu'ils ont laissé derrière. Ils savent ce qu'endurent ceux qui, en Syrie comme au Soudan ou en Somalie, rêvent d'un horizon pacifique. Ils ont eu la générosité de raconter. Rencontre avec cinq immigrants qui ont trouvé à Sherbrooke un nouvel ancrage.

TOUT À APPRENDRE

C'est une semaine significative pour Dilli Kumar Tamang. Son sourire dit tout. Le Bhoutanais a appris mardi qu'il avait réussi l'examen de citoyenneté, dernière étape avant d'officialiser son statut.

«Je suis maintenant Canadien», dit avec bonheur celui qui a pleuré pendant trois mois lorsqu'il est arrivé à Sherbrooke avec sa femme et leurs deux enfants, en 2010. «Des larmes de joie», précise-t-il. C'était la fin d'un long exil. Dilli Kumar est né en Inde, mais il a grandi au Bhoutan avant de passer 19 ans dans un camp de réfugiés népalais. Autant dire une vie.

«Mes deux enfants sont nés là. On habitait à côté de la rivière un carré de huit pieds par neuf pieds. Pour quatre personnes. Parfois, il y avait des incendies. Tout brûlait. Il fallait tout recommencer. Je me rappelle de l'odeur du camp. Une odeur terrible. Il n'y avait pas de toilettes. Le sol était plein d'excréments.»

Au Québec, il a trouvé une quiétude. Des vallons qui lui rappellent les paysages qu'il a quittés. Une terre où ses enfants ont un avenir. Mais il a fallu repartir de zéro. Il ne connaissait pas un mot de français.

«C'est très, très difficile. Les sons, les verbes, tout est à apprendre.»

Il faut aussi dénicher du travail. Ce n'est pas gagné.

«J'avais trouvé un endroit où travailler aux champs, mais c'était loin et je n'ai pas de permis de conduire, pas d'auto. Seulement un vélo.»

Il n'est pas seul à chercher du boulot. C'est un enjeu pour nombre d'immigrants qui arrivent ici sans scolarité.

«Ce n'est pas facile, ils n'ont pas de diplômes d'études secondaires reconnus et ils atterrissent dans une ville où il y a deux universités et un cégep, où des gens beaucoup plus scolarisés cherchent aussi de l'emploi. Mais il existe des formations passerelles pour faciliter l'accès au marché du travail», explique Mylène Rioux, coordonnatrice au Centre d'éducation populaire de l'Estrie (CEP).

L'organisme à but non lucratif offre un service d'alphabétisation et de l'accompagnement. Les nouveaux arrivants y rencontrent aussi des bénévoles qui leur font visiter la ville et les aident avec le courrier, les papiers, la monnaie, tout ce avec quoi il faut se familiariser.

À notre échelle, on peut faire une différence?

«La clé, c'est l'ouverture. Et s'ouvrir aux immigrants, ce n'est pas aller au Festival des traditions du monde», insiste Mylène Rioux.

Ça passe souvent par de petites choses. Un sourire, de l'empathie. De la patience, aussi.

«Dans une file, à l'épicerie, si un immigrant semble avoir du mal à se démêler dans son argent, ne vous énervez pas. Pensez qu'il est peut-être au pays depuis peu, qu'il ne connaît pas encore la monnaie, le système, qu'il a sans doute de la difficulté à comprendre la langue. À la limite, allez l'aider, avec honnêteté.»

Parce que la différence, on la fait un geste à la fois.

LAISSER L'ENFER DERRIÈRE SOI

«J'ai connu l'enfer. Je vous dis la vérité. C'était ça. L'enfer.»

Christine Difuni pèse ses mots, n'en emploie aucun à la légère. La mère de famille congolaise est arrivée à Sherbrooke en 2006, après avoir passé près de dix ans dans un camp de réfugiés.

«Mon mari était Sénégalais. Il avait deux commerces. Avant les conflits, on vivait bien, très bien. Quand la crise politique a éclaté à Kinshasa, tout a changé.»

Il y avait les bombardements, les hélicoptères, les troupes qui semaient la terreur, les bains de sang. C'était la fin de la vie telle qu'elle avait été auparavant. C'était le début de l'errance.

«Ils ont pris tout ce qu'on avait. Mon mari est décédé. Je suis partie avec nos cinq enfants au camp de Brazzaville.»

Là-bas, elle a trouvé l'école et l'hôpital, mais ce n'était pas le club Med. Les bâches ne protégeaient pas toujours des intempéries, les serpents se faufilaient dans les campements de fortune. Des hommes mal intentionnés aussi. La violence faisait partie du tableau en noir et gris.

«Deux fois, des hommes m'ont réveillée en pleine nuit. Ils avaient pris de la drogue, ou je ne sais pas quoi. Ils ont essayé de me violer. Je les ai mordus. Fort. De toutes mes dents. Ils m'ont laissé tranquille.»

La faim, elle, talonnait toujours les ventres trop creux.

«Trouver de quoi manger, c'était difficile. Au début, le PAM (Programme alimentaire mondial des Nations Unies) était là. Pour toute la famille, on me donnait 15 kilos de maïs, trois litres d'huile, deux morceaux de savon. Je devais tenir un mois avec ça.»

Les mois étaient longs, les réserves insuffisantes. Christine a perdu un enfant, mort de malnutrition. Elle rêvait d'une vie autre, d'un endroit où mettre les siens à l'abri : «Ce qui nous gardait en vie, c'était l'espoir de sortir du pays.»

Elle a multiplié les démarches pour partir au Canada. Elle a fini par obtenir son statut de réfugiée. Avec trois de ses enfants, et trois autres orphelins adoptés au camp, elle a mis le cap sur Sherbrooke.

«Aujourd'hui, mon fils est à l'université, dit-elle avec fierté. Lui qui n'a pas été à l'école pendant 10 ans étudie maintenant en politique. On est tranquilles et en sécurité ici. On est bien.» Malgré le froid qu'il a fallu apprivoiser, malgré les feux d'artifice qui réveillent toujours de vieilles craintes.

«La première fois que j'ai entendu ça, j'ai couru me cacher sous le lit! Je pensais qu'on nous bombardait.»

Christine a laissé l'enfer derrière elle, mais elle pense à ceux qui s'y trouvent encore.

«Je leur souhaite du courage...»

LES FEMMES ET LES ENFANTS D'ABORD

Angel Juma avait à peine 14 ans lorsqu'elle est arrivée au Québec avec sa mère, ses frères et ses soeurs. C'était en décembre 2001. Le froid était saisissant. Mais sous la neige et les lumières de Noël, Sherbrooke était belle, l'arrivée était douce pour la jeune Congolaise.

«Je me suis bien adaptée. À l'école, par contre, c'était difficile. Il y avait les Québécoises d'un côté, les immigrantes de l'autre. On se sentait rejetées.»

Elle n'est pas restée sur les bancs de classe : «J'étais enceinte quand je suis partie, je ne l'ai découvert qu'ici.»

À la Villa Marie-Claire, elle a trouvé du support, elle a trouvé une deuxième famille.

«Ils ont été extraordinaires. Là, je me suis sentie adoptée.»

Angel a aujourd'hui trois enfants. Elle rêve d'aider ceux qui sont toujours en Afrique. Là où ça brasse.

«Dans les camps, nos parents nous protégeaient. Je n'ai pas vécu le drame comme eux. Je ne savais pas tout ce qui se passait.»

Maintenant, elle sait. Et elle a mal lorsqu'elle pense aux femmes et aux enfants qui, en zone de conflits, sont les plus vulnérables, ceux dont on abuse.

«Ils paient pour des guerres avec lesquelles ils n'ont rien à voir. En 2011, je suis retournée en Afrique. J'ai visité un centre pour femmes violées. Ce qu'elles peuvent avoir traversé est indescriptible. L'une d'elles avait eu un sein coupé pendant une agression. Une autre avait été violée par 10 hommes. Avec une telle violence que maintenant, il n'y a plus rien entre son vagin et son anus. Des histoires comme ça, il y en a plein. J'aimerais pouvoir aider. Avec des études, des moyens, j'ouvrirais un centre pour les orphelins ou pour les femmes en Afrique.»

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