«La banalité du mal s'instaure quand on arrête de penser»

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(SHERBROOKE) «L'horreur du mal est dans sa banalité», a dit la philosophe allemande Hannah Arendt.

Et c'est à cette citation qu'a pensé l'avocat et éthicien, Pierre Deschamps, en lisant le dossier publié récemment dans La Tribune sur les agressions sexuelles dans un CHSLD de Sherbrooke. C'est plus précisément les réactions de la direction de l'établissement, celle du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, et celle du gériatre Réjean Hébert qui l'ont mené à cette citation.

«Et la banalité du mal s'instaure quand on arrête de penser», ajoute Me Deschamps qui a aussi pensé à la théorie de la dissonance cognitive développée par Leon Festinger.

«La dissonance cognitive se produit lorsqu'un être humain voit quelque chose qui n'est pas correct, qui est mal. Et parce que ça lui cause un inconfort psychologique, il tente de le justifier, de le rationaliser, même s'il est de bonne foi», résume l'éthicien.

«Dans ce dossier, on voit que des agressions sexuelles se produisent. On sait que c'est mal, mais on le justifie en disant : c'est pas nouveau, ce sont des choses qui arrivent, c'est parce qu'on manque de ressources, on fait notre possible, ce sont des exceptions. Ce sont des choses malheureuses, voire révoltantes, à dire», poursuit Me Deschamps.

Le même réflexe humain de rationalisation a été observé lorsque l'inconduite sexuelle dans les Forces armées canadiennes a été mise en lumière dans le rapport de l'ancienne juge de la Cour suprême, Marie Deschamps. Le chef d'état-major de l'époque avait alors expliqué la situation par la nature des hommes qui «sont en quelque sorte programmés biologiquement pour avoir des pulsions les poussant à l'inconduite sexuelle».

«Une fois qu'on a dit tout ça, on doit continuer de réfléchir, trouver des solutions et démontrer qu'on a agi. Car tolérance zéro, c'est tolérance zéro. Pas tolérance 0,5 %», insiste Me Deschamps qui rappelle que la Charte canadienne des droits et libertés prévoit que chacun a droit à la vie, à la liberté et aussi à la sécurité de sa personne.

«La sécurité est un droit fondamental. Et ceux qui sont responsables des gens plus vulnérables doivent assurer leur protection. C'est fondamental», répète Me Deschamps.

L'avocat parle d'obligation de fournir sécurité à tout citoyen. «Et on parle d'une obligation de résultat ici, pas juste d'une obligation de droit.»

Il appelle à la sensibilité de l'ensemble des intervenants. «Tous les intervenants devraient s'assoir ensemble et se demander comment protéger ces résidents en ayant en tête la question : si c'était ma mère?»

Agir dans un esprit de collaboration

Lorsqu'il est question d'attouchements sexuels non consensuels dans les CHSLD, la solution passe par l'éducation et la mise en commun des énergies de chacun, croit Me Ann Soden, directrice générale de l'Institut du droit, de la politique et du vieillissement et du Centre d'information légale pour les aînés. Me Soden est responsable d'une clinique gratuite, permettant aux personnes de plus de 65 ans d'obtenir des conseils juridiques ou des informations concernant leurs droits.

La possibilité que la police manque d'écoute en ce qui a trait au sort des résidents des CHSLD ne surprend pas outre mesure la juriste.

«C'est répandu, le manque de reconnaissance envers ce qui se passe entre les murs des CHSLD. La police réfère souvent aux recours en place dans les établissements. Mais le seul recours ne devrait pas être administration. Il y a des cas qui dépassent le contrat de service entre les résidents et l'établissement», soutient Me Soden.

Lorsqu'elle réfère à l'éducation, Me Soden a plusieurs volets en tête.

«Il faut éduquer nos policiers pour être certain qu'ils sachent qu'un cas de violence, en CHSLD ou pas, est grave. Et la police peut aussi agir comme agent de la paix et aller dans les CHSLD éduquer le personnel sur ce que sont les voies de fait, des agressions physiques, verbales et sexuelles. Tout cela dans un esprit de collaboration, pour améliorer le système et non pour punir des membres du personnel», résume l'avocate.

Pour assurer la sécurité des plus vulnérables, l'appui de la communauté est nécessaire, selon MeSoden. «La solution à cette problématique pourrait passer par une armée de bénévoles, des retraités par exemple, qui seraient utiles en accompagnant toujours les agresseurs et assurant ainsi la protection de l'ensemble des résidents», propose-t-elle admettant d'emblée que le personnel est débordé et ne peut assurer une surveillance constante de tous les résidents.

Une question d'équilibre, affirme de son côté Me Julius Grey questionné, de façon générale, sur les comportements sexuels en CHSLD.

«Si quelqu'un ne veut pas (interagir sexuellement avec une autre personne), il faut empêcher cette action d'avoir lieu», déclare MeGrey.

«Mais si les deux personnes semblent consentantes et heureuses, il ne faut pas trop surenquêter. Si les deux personnes se désirent, il ne faut pas tomber dans le puritanisme et suranalyser la situation. Il y a l'élément liberté qui est en jeu, déclare le juriste. Le consentement, c'est le noeud. C'est ce qui est difficile à déterminer dans ces cas.»

Un équilibre entre la sécurité et la liberté? «Un équilibre entre la prohibition et l'indulgence», prône Me Grey, toujours à la condition qu'il y ait consentement.

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