Les seins de Victoria

Après le tollé soulevé par des usagers et... (Spectre Média, André Vuillemin)

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Après le tollé soulevé par des usagers et fonctionnaires concernant la nudité dans l'oeuvre première d'Olivier Bonnard au parc Victoria, ce dernier l'a retouchée afin de cacher la nudité.

Spectre Média, André Vuillemin

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(Sherbrooke) CHRONIQUE / J'aime aller au musée ou en galerie pour plusieurs raisons. J'aime l'ambiance de tango argentin entre les visiteurs et les oeuvres proposées, l'espèce de je ne sais pas trop, je t'aime, j't'aime pas, j'te veux, mais peut-être pas non plus, j'essaie de lire dans tes yeux pour te comprendre. Mais bon, ça, on s'en fout un peu, ce n'est pas si pertinent pour la suite des choses.

Ce que j'aime aussi au musée ou en galerie, un peu comme dans une salle de spectacles ou une librairie d'ailleurs, en plus des oeuvres, c'est observer le regard des gens sur ces mêmes oeuvres. Leur façon de scruter une toile, de suivre les lignes d'une sculpture, d'admirer le solo d'un musicien, de retenir leur souffle pendant la tirade d'une comédienne, de sourire ou de froncer des sourcils en lisant quelques lignes d'un bouquin.

C'est particulièrement vrai au musée parce que selon les jours, selon les musées et selon les expos bien sûr, la faune est variée, c'est presque le vrai monde.

Y a souvent des veuves âgées au musée. Quand elles sont là, elles rajeunissent de 50 ans, ça se voit dans leurs yeux, elles sont vivantes, curieuses, séduites parfois, choquées à d'autres moments aussi, larguées parfois, ça arrive, mais pas qu'aux veuves d'un certain âge, pas mal à tout le monde.

Au musée, y a aussi des enfants, très souvent dans certaines parties du monde, assez fréquemment ici aussi, mais jamais assez à mon avis.

Les enfants, au musée, c'est un brin bruyant, mais c'est surtout bien du bonheur, des questions, des commentaires, des petits êtres qui s'assoient par terre avec un crayon et du papier pour créer leurs oeuvres à partir de celles qu'ils observent en se faisant expliquer l'A-B-C de l'art.

Les visites au musée devraient être obligatoires, gratuites, commentées sur demande. Et tant qu'à, chacun devrait avoir accès chaque année à un nombre de bouquins et de films gratuits, à une série de spectacles tout aussi gratuits qui inclurait de la chanson, oui, mais aussi de la musique, de la danse, du théâtre, des lectures de poésie, et tutti quanti.

Je sais.

C'est un peu pour ça qu'on sort l'art dans les rues, les lieux et bâtiments publics, dans les festivals, en concerts en plein air, dans les cafés, les bars, les restos, à la télé, sur le web et dans les médias.

Parce que si les gens ne vont pas vers l'art, il faut que l'art se rende jusqu'aux gens. Il faut que la rencontre ait lieu, qu'elle se multiplie, qu'elle soit chose courante, normale, pour que l'art et le citoyen se connaissent, s'interpellent, se parlent, se confrontent, se répondent. Pour qu'ils vivent ensemble.

Parce qu'ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre.

Tartuffe et les seins du parc

Cette affaire mise à jour par Radio-Canada va grosso modo ainsi.

Financée à hauteur de 2000 $ par le comité Tags et graffitis de la Ville de Sherbrooke, une oeuvre peinte par l'artiste Olivier Bonnard dans le cadre du Festival Bohémia qui se tient aujourd'hui a créé un malaise au coeur du Grand Sherbylove.

Créée au début du mois sur le mur du pavillon du parc Victoria, derrière la scène où sont présentés les spectacles de l'événement, la peinture montrait deux femmes nues, en suspension dans l'espace, jouant des instruments à cordes leur cachant le pubis. Les seins, eux, étaient visibles.

Cette semaine, scandale en la demeure, « des gens » se tournent vers Chantal L'Espérance et la conseillère du Pin-Solitaire, Hélène Dauphinais : on s'offusque du nu dans le parc, là où des enfants vont jouer, là où se tiennent des camps de jour avec des jeunes atteints de déficiences diverses, là où défilent des gens qui ne seront pas à l'aise, là aussi où la nudité ainsi laissée à la traîne loin des lumières de la ville pourrait provoquer des tags de mauvais goût.

Les deux conseillères relaient le mécontentement, prennent position pour le retrait de l'oeuvre, les fonctionnaires tranchent, l'oeuvre sera effacée.

Et puis non, l'artiste rhabille ses musiciennes, on laisse l'oeuvre vivre ainsi au moins jusqu'au prochain conseil municipal, là où on aura sur elle droit de vie ou de mort.

On pourra en faire une arme électorale. On ne s'en étonnera pas d'ailleurs. On se contentera de s'en désoler.

Parce qu'on pourra bien tirer à boulets rouges sur Hélène Dauphinais, Chantal L'Espérance, les membres du comité ou les fonctionnaires municipaux, si on se retrouve en 2017, à Sherbrooke, au Québec, dans le beau grand Canada, à rhabiller deux sujets dans une oeuvre d'art très loin de la vulgarité, on s'entend que le problème dépasse de loin les protagonistes de cette situation à la fois burlesque et indécente.

Bien sûr, on demeure imputable de nos dires et de nos gestes. Mais trouver de bonnes cibles, les mitrailler d'insultes jusqu'à ce qu'ils tombent au sol, ça peut donner l'impression qu'on a réglé le problème, alors qu'il n'en est rien.

Ce n'est pas un sein que tous les Tartuffe de la terre demandent à ce que l'on cache, c'est l'art.

Ce n'est pas de la prévention que l'on fait, c'est de la censure.

Ayons la décence de ne pas faire de petite politicaillerie en plus.

Mais permettons-nous un débat.

Pas sur les goûts des uns et des autres, mais sur l'art, sur notre capacité collective à le fréquenter, à l'apprécier, à le comprendre, à le laisser vivre parmi la vie pour que tout un chacun puisse profiter de sa capacité à toucher, à raconter et à dire ce que nous sommes.

J'aime penser qu'on n'est pas cela.

Qu'on n'est pas une collectivité qui se ferme, se referme et s'aseptise en couvrant des seins dans un parc pendant qu'elle se tape de la hardporn en streaming sur le web.




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