La vie comme une série de cartes postales

Yolande St-Cyr Côté brode ensemble depuis des années... (Spectre Média, René Marquis)

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Yolande St-Cyr Côté brode ensemble depuis des années les cartes postales reçues depuis 1940 comme autant de souvenirs et de bouts de vie reliés les uns aux autres.

Spectre Média, René Marquis

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(Sherbrooke) CHRONIQUE / J'aime la mémoire. J'ai 4 ans, 7 ans, 15 ans, 28 ans, 35 ans. Je cours après des bouts de notre vie qui sortent de la bouche de ma grand-mère. Je saute sur chaque occasion qui se présente sous la forme d'un vieux cadre, d'une série de photos jaunies ou d'un air qu'elle fredonne en préparant la soupe.

Elle me raconte les bouts de notre vie. Pas juste la mienne, pas juste la sienne non plus. Les bouts de la vie de notre famille, des voisins, du village, du monde élargi nécessairement aussi, les bouts qui font que certains liens sont particulièrement serrés, que d'autres se sont effrités, que la mémoire de l'un est tristement chargée ou qu'une certaine histoire fait toujours rire tout le monde dans ces soirées où l'on joue au 500 en frappant fort sur la table de bois.

J'aime la mémoire.

Un peu comme Yolande St-Cyr Côté qui a brodé la sienne au fil des années.

Oui, brodé.

Brodé en un seul grand rideau toutes ces cartes postales reçues depuis 1940, des cartes postales qu'elle a plastifiées, dont elle a percé les contours, puis qu'elle a patiemment et savamment brodées les unes aux autres avec du fil, une aiguille et un défilé de souvenirs rattachés à chaque morceau de l'immense fresque.

D'un côté, des images au Vatican, de la tour Eiffel, de châteaux lointains, de plages blanches, de bateaux de croisière, de couchers de soleil sur des villes situées dans tous les coins et racoins du monde.

De l'autre, des salutations des petits-enfants en vacances dans le sud ou de passage en Suède ou à Chicago pour le boulot, un bonjour rapide d'une des soeurs aînées, d'une ancienne voisine, de quelques amis aussi, d'une infirmière qui l'a soignée, de sa fille unique et de son gendre qui veillent sur elle.

Entre les images et les mots, les souvenirs nombreux, très nombreux, dont on discute en admirant le travail de l'octogénaire. L'assemblage est étalé sur la table de cuisine, ça déborde évidemment, comme peut déborder la vie d'une femme de 87 ans qui sourit fièrement. À ses côtés, Jolyane, l'aînée de ses quatre arrières-petits-enfants, sourit tout aussi fièrement. Elle a hérité du sourire, de la fierté et, dit-on, de la fibre artistique de son aïeule.

La fille de Yolande, Linda, pointe du doigt la carte qu'elle a envoyée en 2000 lors d'un voyage en Tunisie que sa mère avait gagné dans un concours de La Tribune. Yolande St-Cyr Côté ne voyageait pas, elle avait offert le voyage à sa fille.

« Je n'ai jamais voyagé, j'avais trop peur de tout », explique la dame aux cartes postales. « J'ai peur de tout, tout, tout. C'est peut-être parce que j'ai été surprotégée quand j'étais petite. Vous savez, j'étais la plus jeune d'une famille de huit filles et un garçon, alors quand je devais sortir ou aller à l'école, maman me faisait toujours accompagner par une plus vieille. »

Peut-être Yolande St-Cyr Côté aurait-elle voyagé si ses soeurs l'avaient accompagnée, soulève-t-elle à un certain moment. Mais peut-être pas non plus. N'empêche, si elle n'a jamais vu la Tunisie ou Venise, elle a tout de même passé ses vacances estivales dans le Maine pendant quelques décennies, visité Boston, pris la route de New York avec son mari Fernand, sa soeur Armande et son beau-frère Roland en 1952 pour son voyage de noces.

« On s'est mariée le 26 juillet 1952, mon père était mort subitement le 12, se rappelle Yolande en regardant la carte de New York. Au mariage, c'était étrange, les gens nous offraient leurs sympathies et leurs félicitations en même temps. On m'avait bien avertie de ne pas pleurer. »

Yolande St-Cyr Côté ne pleure pas non plus en nous entraînant dans son parcours de vie via les images et les mots reliés sur la table. Sa plus vieille carte est dissimulée dans le lot, un petit mot de sa soeur Marielle postée en 1940 à Montréal où elle s'était rendue pour son voyage de noces. En 1948, c'était au tour de Gracieuse, cette fois dans les Laurentides. Gracieuse a habité dans le haut du duplex, coin Lalemant et Brébeuf, là où Yolande et Fernand ont passé quelques années entre leur premier logement de la rue Alexandre et leur première maison de Rock Forest « presque dans le fond des bois ».

Il y a quatre ans, ils ont vendu la maison de la rue De Rouville, ont aménagé aux Résidences du Carrefour. Fernand est décédé un an plus tard. Yolande a poursuivi son rideau de souvenirs amorcé en 1978.

« Mon mari était peintre. On n'a jamais eu beaucoup d'argent, mais on a toujours vécu très correctement », explique-t-elle quand Linda raconte que sa mère a toujours confectionné ses vêtements de petite fille et des rubans de colombe pour les dames auxiliaires de l'Hôtel-Dieu.

« On a toujours été dans le bénévolat, note encore Yolande St-Cyr Côté. Quand t'as pas trop de moyens et d'argent, le bénévolat te permet de faire quand même pas mal de choses et de profiter de la vie. »

La vie, des fois, on se demande si ce n'est pas simplement un immense collage de cartes postales, une succession d'images et de mots.

Je sais pas. Ça pourrait.

Mais sur le comptoir, dans l'appartement de Mme Côté, il y a cette bobine de fil et une longue aiguille. C'est ce qui lui permet de relier ses souvenirs depuis plus d'un quart de siècle, de rassembler pour elle et ses proches les histoires qui leur appartiennent, qui les relient entre eux, qui les racontent un peu.

Ce fil et cette aiguille, c'est la main mise de Yolande St-Cyr Côté sur l'existence. C'est le point de rencontre de plusieurs existences.

« Des fois, quand on se retrouve ici à plusieurs et que les gens ne se connaissent pas nécessairement, ils font souvent connaissance autour des cartes postales, confie Yolande St-Cyr Côté. Ils se parlent d'endroits qu'ils ont visités et apprennent à se connaître comme ça. J'aime bien ça. »

Et les cartes postales continuent d'arriver par courrier. Parce que la vie continue.

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