La détresse est aussi dans le pré

La pression et le stress en milieu agricole... (Archives, La Tribune)

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La pression et le stress en milieu agricole ne cesse de croitre. On estime à un agriculteur sur deux ceux qui sont en situation de détresse.

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(SHERBROOKE) CHRONIQUE / La mort est la seule chose inévitable. Quand même, on peut parfois la déjouer, lui botter le derrière, l'envoyer promener dans le temps, lui dire d'attendre son tour, comme tout le monde. Surtout quand elle vient rôder en traître et qu'elle tente de couper dans la ligne pour convaincre quelqu'un qui a encore amplement le temps pourtant.

Agriculteur, le conjoint de Madelaine Houde s'est enlevé... (Spectre, Jessica Garneau) - image 1.0

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Agriculteur, le conjoint de Madelaine Houde s'est enlevé la vie il y a 13 ans sans que personne n'ait pu détecter sa détresse. 

Spectre, Jessica Garneau

Mais ça ne marche pas toujours. C'est pour ça que les campagnes de prévention du suicide sont si importantes, que les lignes d'appel doivent exister, que le développement d'outils de sensibilisation est pertinent.

C'est surtout pour ça qu'il faut être à l'écoute de soi et de l'Autre. Beaucoup à l'affût des petits signes de l'Autre, qu'il soit un proche, ou pas. Le frère ou la belle-mère, mais aussi le client du dépanneur, le garagiste, la bénévole au centre communautaire, le préposé, le partenaire d'affaires.

Ces gens qu'on croise de temps à autre et chez qui, pour peu qu'on soit attentif, on peut parfois déceler des changements d'humeur, quelques mots plus gris, quelques allusions à peine voilées.

Mais il y a aussi ces gens qu'on ne croise pas parce que la vie les isole.

Madelaine Houde, son conjoint Keith Long et leurs deux enfants vivaient sur une terre de quelque 100 acres où ils produisaient du boeuf quand Keith s'est enlevé la vie, il y a 13 ans.

C'était en pleine crise de la vache folle, peu après qu'une partie de la terre familiale ait été expropriée par Hydro-Québec pour le passage de la ligne Hertel-des-Cantons. On peut s'imaginer qu'il avait vécu des heures meilleures, mais son geste désespéré, personne ne l'a vu venir. Le producteur vaquait à ses affaires selon ses habitudes, de l'aurore jusqu'à la fin du jour, sept jours par semaine. En 13 ans, le couple avait pris 24 heures de congé. Vingt-quatre heures.

« Est-ce qu'il avait l'impression de porter l'échec et de trahir le travail de toutes les générations avant lui? Je ne sais pas. On ne saura jamais », confie Madelaine Houde.

Son fils Joshua finit sa pointe de tourtière : « Les agriculteurs vivent dans un monde où, lorsqu'un animal est malade ou ne sert plus à rien, on l'abat. C'est une mentalité particulière. »

Un homme peut parfois se savoir malade ou avoir le sentiment qu'il ne sert plus à rien.

******

Selon les données de JEVI, un agriculteur sur deux est en détresse psychologique, une donnée corroborée par l'UPA-Estrie. 

Stress, pression, compétition, fatigue, isolement, les facteurs sont nombreux parce que le prix de la viande, la compétition internationale, la courte fenêtre des semis, la porte des récoltes, la qualité du foin, les fléaux, tout ça, ça fait que les journées ne sont jamais ce qu'elles annoncent.

« Pire, précise le producteur bovin et vice-président de l'UPA-Estrie, Réal Marcoux, il n'y a jamais de journées parfaites, elles sont toujours entachées d'un problème potentiel... qui finit par se développer. »

« Ce n'est pas un agriculteur sur deux qui va se suicider, mais il y en a un sur deux qui ne gère plus très bien le stress et la pression », explique Réal Marcoux.

Depuis quelques années, l'UPA a donc commencé en collaboration avec JEVI à former des sentinelles parmi ses membres. Des producteurs capables de détecter certaines données en jasant avec un semblable. Ça a permis d'éviter le pire en quelques occasions.

Cette fois-ci, ce sont des intervenants du milieu agricole appelés à se promener de ferme en ferme qui seront formés en Estrie. Des vétérinaires, des consultants, des agronomes-conseils, des contrôleurs laitiers qui pourront mieux déceler les signes de détresse chez le producteur ou dans son environnement.

« Souvent, les producteurs ne réaliseront pas qu'ils vont de moins en moins bien. Et même quand ils le réalisent, ils ne consultent pas nécessairement », note Réal Marcoux.

Inutile de se demander pourquoi. Admettre qu'on s'enlise dans la dépression et la détresse est encore difficile.

Pour un agriculteur qui n'a accès à aucun répit, qui n'a souvent pas de relève familiale, dont l'entreprise demande des interventions quotidiennes précises et qui jongle déjà avec un surendettement important, la possibilité même de s'absenter un long moment pour se refaire une santé n'est qu'une chimère.

L'UPA a d'ailleurs récemment demandé un crédit d'impôt au gouvernement provincial afin d'absorber une partie des frais d'un agriculteur qui aurait besoin de répit.

L'UPA pourrait-elle de son côté envisager mettre en place un fond ou un service de soutien qui viendrait soutenir ses membres dans les mêmes conditions? Ce n'est pas dans les plans pour l'instant, soutient Réal Marcoux.

Pour l'instant, on fait dans la prévention et dans la détection, c'est déjà ça. Mais il faudra bien éventuellement trouver une façon d'accorder un répit aux agriculteurs en détresse.

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