La pointe du jour

Sonia Bolduc. Et [re]vint l'évidence qu'il fallait vivre.... (SPECTRE MÉDIA, JESSICA GARNEAU)

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Sonia Bolduc. Et [re]vint l'évidence qu'il fallait vivre. Avant la mort.

SPECTRE MÉDIA, JESSICA GARNEAU

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Fait noir comme chez l'yable. C'est ben normal, c'est encore pas mal la nuit, ce genre de nuit où la lune luisait pas fort fort, où y a pas encore de neige au sol pour la faire shiner non plus pis où t'as peut-être l'impression que le soleil va passer son tour au petit matin. Mais t'sais, nous, les gens du matin, les ceuzes qui se lèvent avant le coq, l'ânesse pis l'odeur de café, on le sait ben que galarneau finit toujours par se pointer.

Une fois que t'as tenu pour acquis que le soleil allait percer un moment donné, ton rapport à l'horizon est plus pareil pantoute non plus. Tu sais que le jour va commencer son affaire à peu près dans ce coin-là, en grimpant les collines au bout des grands champs en ce qui me concerne dans le day to day.

Fait que, instinctivement, peu importe que tu sois encore encabané devant ton ordi, que tu lises sur le bord du feu en sirotant ton latté ou que tu sois déjà le nez dans le vent, tu tournes jamais tant le dos aux collines pis aux grands champs. Quand bien même t'aurais pris de l'avance pis que tu serais déjà en train de t'obstiner avec une chèvre qui va avoir le dernier mot, tu le fais en guettant la pointe du jour par la fenêtre ou la porte entrouverte de la grange. C'est TON lever de soleil, tu veux pas le manquer, que ce soit pas discrétion ou par habitude.

Mais, je l'avoue, des fois, quand ça regarde pour un matin de brume, j'embarque dans le char avec les chiens pendant que ma douce dort encore pis je vais faire un tour sur le chemin qui surplombe la rivière pis l'autoroute. Le soleil qui fait lever la brume dans le val pis sa rivière, c'est fou de joie pis de beauté.

Ce chemin-là se contorsionne sur les collines dont je te parlais tantôt, au bout des grands champs, fait que, nécessairement, à flyer comme ça sur ta ligne d'horizon habituelle, la vue est pu pareille, le soleil pis tes yeux ont pas le choix de s'ajuster pis de voir ça autrement.

Là, drette là, si tu prends le temps de te garer en haut d'une côte, de couper le moteur pis la radio, pis de t'arrêter pour regarder, mais vraiment regarder autour, te plonger dans le décor jusqu'à en faire partie, ben tu peux juste pas faire autrement qu'être bien.

***

Être bien. J'accorde ben de l'importance à ça dans la vie, j'te l'confie même si tu l'as sûrement déjà compris.

Y a plein de mots pour ça, l'être bien, du bonheur à l'équilibre, de l'acception à la résilience, de la plénitude à la zénitude et j'en passe et des meilleurs et d'autres aussi qu'on n'est plus capable d'entendre.

Y a plein de mots pour l'être bien, tu choisiras ben celui qui fait ton affaire. Mais y a aussi pas mal de chemins pour y arriver.

Tu remarqueras, c'est rarement des autoroutes. Ç'a plutôt tendance à prendre des chemins de campagne, l'être bien.

Pas que tu sois obligé de vivre dans le fond d'un rang pis d'écouter chanter les oiseaux le matin, c'est pas ça, tu peux très bien trouver ton être bien dans le béton pis le klaxon, ça se voit souvent pis c'est ben correct.

Non, ce que je veux dire par le chemin de campagne, c'est que quand tu cherches ton être bien, le tien, ben faut quand même que tu roules un peu moins vite pour avoir le temps de regarder autour, de voir le beau pis le moins swell, de laisser passer un chevreuil, une moufette ou un tracteur au besoin, de descendre prendre une photo, de descendre la vitre pour t'accoter le coude pis prendre une draft qui remplit les poumons. Les deux poumons.

Le chemin de campagne te donne même le droit pis quelques occasions d'arrêter pêcher le méné, de pique-niquer dans un champ, de te perdre, de prendre le champ à force de pas regarder la route, de rester pris et d'attendre des heures qu'un autre badaud passe par là. En espérant qu'il soit du genre à prendre le temps de s'arrêter.

Faut prendre le temps de s'arrêter. Pour trouver l'être bien, s'assurer que c'est le sien, pas celui que quelqu'un d'autre aura trouvé pour toi. S'arrêter, se poser des questions, se trouver des réponses. Ça aide pour l'être bien.

***

Une fois que t'es dans l'être bien, c'est cool de reprendre son chemin, d'avancer, même en zigzaguant, même en ralentissant de temps en temps, même en y allant à fond à d'autres moments.

C'est l'fun d'aller quelque part, tout seul ou bien accompagné. On aime moins le mal accompagné. Ça fait chier le mal accompagné. Pis on n'aime pas tant ça se faire chier.

Fait que tout seul ou bien accompagné, ça dépend des bouts, on va avancer, aller quelque part. Quelque part de bon, de beau, de toujours un peu mieux, quelque part qu'on se fera en y mettant un peu du sien, mais en laissant le sien de l'autre prendre de la place aussi parce t'sais c'est tellement beau de la communauté quand ça se fait en gang. Par et pour la gang. C'est tellement bon quand t'as un paquet de gens qui s'assoient ensemble autour d'une bière pour échanger sur le monde qu'ils se souhaitent et qui décident que, viarge, on le fait!

***

Oui, La Nouvelle va me manquer. Sa liberté, son audace, son espace de jeu, de curieux, de défi, de pas pareil, de baveux un peu, d'honnête tout le temps.

Mais ce qui va me manquer au-delà du papier, du journal, de ses partages dans les Zinternets, ce sont ces moments où autour d'une bière ou d'un gin tonic - jamais autour d'un pina colada, ça se fait pas, - ces moments donc où t'avais une gang de chercheux de levers de soleil, d'être bien, de chemins de campagne et de monde meilleur qui changeaient le monde un texte à la fois, un sujet à la fois, une édition à la fois.

Tout ça va me manquer. Ou pas. Non, probablement pas. Pourquoi? Parce que ça, ça ne changera pas.

Regarde par là, mon ami, le soleil va encore se pointer au lever du jour.

Sonia Bolduc

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