Cadeau du jeune passeur

Gertrud et sa toute petite bête Toulouse-Lautrec quelques... (La Nouvelle, Sonia Bolduc)

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Gertrud et sa toute petite bête Toulouse-Lautrec quelques minutes après une difficile mise bas.

La Nouvelle, Sonia Bolduc

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J'ai pas des tonnes de pushers de livres, une demi-douzaine tout au plus, des amis, nécessairement, qui pour la plupart connaissent mon goût pas très tendance pour le rythme lent, dans la vie comme sur le papier. Toujours est-il que le beau grand neveu s'est ajouté à la courte liste des passeurs de livres. Je me suis retrouvée avec entre les mains Walden ou La vie dans les bois de Thoreau. Évidemment, ça n'a pas pris 20 pages avant que je passe en mode questionnement existentiel.

Songez, en outre, aux dames du pays qui font de la frivolité en attendant le jour suprême, afin de ne pas déceler un trop vif intérêt pour leur destin! Comme si l'on pouvait tuer le temps sans insulter à l'éternité.

L'existence que mènent généralement les hommes, en est une de tranquille désespoir. Ce que l'on appelle résignation n'est autre chose que du désespoir confirmé. (...) Il n'est pas jusqu'à ce qu'on appelle les jeux et divertissements de l'espèce humaine qui ne recouvre un désespoir stéréotypé, quoique inconscient.

Tout ça a beau avoir été écrit au milieu du XIXe siècle, c'est le genre de petites phrases assassines qui te font enlever tes lunettes et poser ton livre sur la table basse près de la balançoire. J'suis-tu en train de bercer ma vie de façon ben résignée et inconsciente moi là?

J'avais l'impression que non. En fait, ça tenait davantage de la certitude. Mais t'sais, on peut se convaincre de tout et de son contraire dans le même quart d'heure, c'est jamais un gage de rien que de se répéter « c'est vrai » trois fois en sautant sur une seule jambe les mains plantées dans une camisole de force.

Je me suis lancée dans un simili sondage via Facebook : ta vie ressemble-t-elle pas mal à ce que tu voulais?

Oui. Non. Oui pis non. Voyez la variété des réponses.

La marge d'erreur est assez totale, d'autant plus que tu peux poser la question aux mêmes personnes 34 fois au cours de l'année pis que t'auras probablement pas les mêmes réponses. Parce qu'il y a la vie, mais qu'il y a aussi la vision qu'on a de la vie, de sa propre vie surtout.

Mais t'sais, en gros, les gens te diront comme ils m'ont dit que c'était pas vraiment comme ça qu'il l'avait vu venir (pour ceux qui ont l'habitude de voir venir, parce qu'il y a aussi ceux qui ne se projettent pas ou si peu) mais que ce qu'ils sont devenus leur va très bien, que ce soit ou non à des lunes pis trois soleils de ce qu'ils avaient souhaité.

La résignation de Thoreau? Du désespoir confirmé, mais inconscient?

Peut-être. Pour certains du moins.

Mais j'aime penser que pas tant, pas pour tous. J'aime croire que certains êtres humains sont pourvus d'une solide capacité d'adaptation, et mieux encore, de ce pouvoir presque magique de tirer le meilleur de tout, tout le temps. De prendre ce qui passe, et d'en faire ce dont ils ont envie. Pour être en vie.Faudra donc que je pense à remercier le neveu pour le prêt, le dérangement, le brassage nécessaire de confort. Faudra le remercier, lui et toute cette fougueuse jeunesse, curieuse et allumée. D'autant plus que, Thoreau encore : L'âge n'est pas mieux qualifié, à peine l'est-il autant, pour donner des leçons, que la jeunesse, car il n'a pas autant profité qu'il a perdu.

Le neveu, du haut de ses 18 ans, en me prêtant Thoreau dont certaines pages se détachaient : «Y a tellement de livres sur la liste de ce que je veux lire, j'aurai pas assez d'une vie. Lui (Walden ou La vie dans les bois) je l'ai pas tout compris, mais j'aime vraiment la façon dont c'est écrit. Je vais le relire quand je serai plus vieux.»

***

On parle livre encore deux secondes. À cause de La Bête à sa mère de David Goudreault, son premier roman, qu'il lancera mardi prochain chez Art Focus. On aimait déjà le slam et la poésie du grand brun, on va adorer sa prose. L'ai lu. Absorbé. Toute sa violence, toute son intensité, toute son urgence. La Bête à sa mère va vous entrer dans la tête et le ventre en même temps. Lisez-le.

***

Je ferme le livre deux autres secondes, comme je l'ai fait pendant toute ma deuxième semaine de vacances du début du mois. Parce que je sais que certains hument la campagne par mon retour aventureux à la terre, pis que je vous le donne en mille, les chèvres ont profité de ma présence pour mettre bas. Quatre chèvres, deux chevreaux chacune, un seul mort-né, les autres, même les deux petites prématurées, vous saluent bien gentiment.

Six filles et un garçon qui se sont ajoutés à la maisonnée; d'abord Modigliani et Chagall, puis Kandinski et Egon Schiele qui ont fait ça sous nos yeux, ensuite la minuscule Toulouse-Lautrec qui s'est battue solide pour survivre, et finalement Matisse et Pollock qu'on attendait en premier mais qui se sont fait désirer au grand désarroi de maman Joplin.

Les ânes se sont donc vus montrer la porte de sortie et se partagent désormais l'appenti en guise d'abri, et honnêtement ça leur suffit, sont bien contents d'être au grand air. Les chiennes, elles, ne se peuvent plus de curiosité, Brontë la bergère suppliant de sa belle voix qu'on la laisse enfin bercer SES nouveaux chevreaux.

Et c'était comment? Épuisant. Intense. Inquiétant par moment, magnifique autrement. Et assez salissant aussi. Dans un enclos d'accouchement, curieusement, chaque fois que tu mets le genou au sol pour poser un geste, il atterrit toujours dans

a) de la merde

b) de la pisse

c) du sang

d) un reste de placenta

e) toutes ces réponses

***

Cette chronique était déjà entre les mains de l'équipe d'édition pour mise en page lorsque j'ai appris le décès d'André Nault. Je reprends donc le texte deux secondes encore, bien que André le magnifique mériterait bien qu'on arrête carrément les presses et qu'on recommence tout à neuf.

André Nault, merci pour tout. Pour ta passion, ton énergie, ton honnêteté et ta droiture.

Merci d'avoir transformé un paquet de rêves en projets, merci surtout d'avoir transformé nombre de rêveurs en gens de projets. J'oublie pas ta soupe poulet et nouilles, c'est juste partie remise.

xxx

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