L'art de ne rien faire

Ça prend un minimum de talent pour arriver... (Courtoisie Annick Sauvé)

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Ça prend un minimum de talent pour arriver à ne rien faire.

Courtoisie Annick Sauvé

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Ne rien faire est un art que tous ne maitrisent ni avec la même habileté ni avec la même volupté, il faut bien l'avouer. Je ne vais pas me prétendre ici experte en la matière, certaines personnes de mon entourage pourraient être tentées de me rappeler qu'entre le boulot, le trajet quotidien pour m'y rendre, les soins accordés aux animaux de la maison et à ceux de la fermette, les potagers, les travaux d'entretien de la maison et du terrain, le bénévolat et les centaines de projets qui se chevauchent toujours dans la maisonnée, il ne reste pas là bien des heures encore pour le simple plaisir de respirer et d'apprécier ce qui nous entoure.

Si vous abondez dans ce sens, détrompez-vous. À tous les autres, je savais bien que vous ne vous laisseriez pas berner.

On a tous des horaires qui souvent dépassent l'entendement. Parce que la vie est bien courte, les occasions nombreuses, et souvent même trop tentantes, parce que certains projets nous tiennent aussi trop à coeur pour se contenter de les nourrir vaguement jusqu'au jour où l'on regrettera simplement de ne jamais les avoir menés à bien.

Et il y a aussi tout le reste. Le n'importe quoi. Les pseudo-obligations, les contraintes, le temps perdu qui ne reviendra plus, chantait Barbara./////

Tiens, commençons par ça. Y a plein de moments parfaits pour le grand ménage, la fin d'année s'avère toujours le meilleur, parce que genre d'étape de transition, de fin de ceci et de début de cela et que l'impression de repartir à neuf vous donne souvent l'énergie et la volonté de procéder.

Procéder, c'est passer des choses au tordeur, des gens aussi, ça arrive, y a parfois des décisions plus pénibles que d'autres. Parce que la présence des choses, parce que la dynamique des gens. Des tout ça qui débouchent sur du grand vide dans ta vie. T'en veux plus. Plus comme dans pu pantoute, pas comme dans plusssse.

Procéder dans la violence ou la douceur, ce sera selon, mais procéder, pour un meilleur usage du temps qu'il nous reste.

/////

Meilleur usage, donc? Ouais. C'est là qu'on s'en retourne ensemble vers l'art de ne rien faire.

Ça fait un bail que vous n'avez pas « rien fait »? Vous ne vous rappelez plus comment on ne fait rien? Explorons dans ce cas, j'ai le sacrifice facile, quelques façons de ne rien faire qui font la job avant de se plonger ensemble dans plusieurs petites choses à faire qui vous donneront la même satisfaction que de ne rien faire tout en ayant fait quelque chose de tout à fait extraordinaire. (Rendu là, faut suivre!)

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- J'ai planté deux chaises dans le bois. Ça, c'est une sacrée belle façon de rien faire. Ce sont deux grosses chaises de bois, hyper confortables, sur un petit button, près d'un érable centenaire dont chaque branche a de quoi à dire. De là, l'hiver, au printemps avant les bourgeons pis l'automne quand les feuilles sont tombées, on voit des bouts de l'horizon, mais pas trop. L'été, on voit le feuillage, c'est pas mal tout. Tu vas t'asseoir là avec un petit café, une bière froide, un verre de vin ou rien du tout, tu t'y arrêtes en prenant une marche avec les chiens ou les chèvres, tu t'installes dans ta chaise, bien accotée, pis tu regardes autour. Ça peut durer un bout. Un bon bout. T'essaies de deviner l'âge de l'érable, les cris des enfants qui ont dû y grimper, tu cherches les nids d'oiseaux, tu regardes comment le soleil essaie de percer à travers les branches. Des fois, tu te dis que c'est ben fait pareil la forêt qui te protège de la pluie ou tu regardes les flocons tomber. Mais la plupart du temps, tu penses à rien, sauf au fait que t'es bien.

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- Le petit perron de la remise. C'est un peu comme les chaises dans le bois, mais avec tout l'horizon pis le soleil du matin. Dès que les jours commencent à rallonger un peu, après avoir fait le petit train du matin, une fois que les chèvres et les ânes sortent brouter dans le champ pis que les poules se délient les pattes sur le terrain, pendant que le coq chante encore un peu, je m'installe sur le petit perron de la remise, adossée dans la porte, un café à la main. C'est juste en face du jardin, le soleil te réchauffe juste assez pour que tu sois bien. Les chiens jouent, mais ils ne s'éloignent pas parce qu'ils veulent lécher le bol de café quand t'auras fini. T'as rempli les mangeoires des oiseaux, pis là, tout ce que t'as à faire, c'est les regarder s'empiffrer et faire des allers-retours entre les mangeoires pis les bouleaux autour de l'étang. Ton regard passe des oiseaux aux poules, des chèvres aux ânes, des chiens à ton café. T'es bien en sacre, pis tu te dis que quand tu vas réussir à bouger, tu vas peut-être aller t'agenouiller dans le jardin...

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- T'agenouiller dans un jardin. Ton pantalon va être sale. Tes mains et tes ongles aussi. Même si t'arraches juste quelques mauvaises herbes. Même si t'arraches rien pantoute, que tu fais juste tâter les tomates, chercher les concombres mûrs, sentir l'aneth ou la coriandre. Le pantalon sera sale sur les genoux, peut-être même sur les fesses si tu te laisses aller dans les odeurs du jardin assez longtemps. Enlève tes souliers, mets tes pieds dans la terre tant qu'à.

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- Ramasser tes raquettes sur le bord de la porte. Les enfiler, prendre le bord du bois avec ta douce pis les chiens vers le ruisseau dans le vallon. Chercher un passage pour le ruisseau, remonter dans le button, chercher des traces de lièvres, chercher le lièvre, ne jamais le voir. T'installer après un moment accotée sur une souche, ouvrir le thermos de thé marocain, le boire doucement en regardant la cime des arbres pendant que les chiens se reposent. Ne pas parler.

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- Te faire couler un bain. Y pénétrer quand il y a juste un pouce ou deux d'eau, s'étendre sur le dos et sentir la chaleur s'installer pendant que l'eau monte. Avoir laissé téléphone et tablette dans une autre pièce, ne pas avoir mis de musique, avoir pris avec soi un simple recueil de poèmes. Lire un seul poème. Se plonger les oreilles dans le bain, relire le poème.

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- Crayons de plomb et feuilles blanches. L'ami Pierre t'a prêté quelques livres de dessin. T'apprends tranquillement, parfois péniblement, à dessiner, ce que tu n'étais jamais arrivée à faire. Parce que tu n'avais jamais vraiment essayé.

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- Des couleurs sur toile blanche. Ça non plus, t'avais jamais pensé que peut-être. Puis voilà, nu-pieds, près du poêle à bois, en écoutant Arvo Pärt, tu mélanges les couleurs sans penser à rien. Ça fait du bien.

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- Des fois le plaisir des Zinternets. Tu t'étends dans la causeuse rouge avec un oreiller pis une doudou, tu trouves en surfant un documentaire sur Romain Gary. Tu l'écoutes. Les Zinternets t'en proposent un autre, cette fois sur Yourcenar. Ou sur Picasso. Ou sur un autre artiste. Tu te promènes dans leur vie, t'apprends des choses, t'es contente.

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- Un empilement de livres. Tu fais toujours ça, des piles de livres de genres qui se mélangent pour être sûre de lire selon ton humeur. Là, tu piges dans la pile. Un essai humoristique sur la mort, un roman tout doux, des entretiens, des confessions, une analyse, des mots jamais de trop.

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Oui je sais. J'ai dit que ne rien faire est un art que tous ne maitrisent ni avec la même habileté ni avec la même volupté.

Mais c'est un art. Il n'y a rien à faire, sauf s'y plonger, sinon avec habileté, à tout le moins avec volupté.

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