La menace du grille-pain

C'est fou quand même tout ce qu'on gobe sans trop se poser de question, parfois parce qu'on a juste envie d'y croire parce que t'sais, ça fait notre affaire, d'autres fois parce qu'on accorde une telle crédibilité à nos sources qu'on n'oserait jamais douter de leur discours.

Dimanche, j'ai fini par demander à ma mère: connais-tu quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui est déjà mort électrocuté en déprenant sa tranche de pain du toaster avec un couteau ou une fourchette?

Ma mère a réfléchi un brin, parce qu'elle a perdu des bons bouts de mémoire au gré de quelques avc, et a finalement avoué.

Non.

Révolte. J'ai grandi dans la terreur du grille-pain, j'en faisais presque une affaire personnelle, un genre de duel western où le toaster était personnifié par Clint Eastwood (ce qui me laissait zéro chance on s'entend), une aventure extrême du type «comment je me suis fait deux toasts au cheez whiz en frôlant la mort (en double étant donné le cheez whiz)».

J'ai vécu dans la peur comme si le spectre de l'électrocution au grille-pain planait sur ma famille depuis quatre générations et que ce serait un putain de miracle si j'y échappais. J'ai 47 ans, et y a pas une seule fois où je me fais griller une tranche de pain sans penser que si le morceau est un peu tordu ou que la tranche est trop petite, va falloir que je gosse pour sortir ça de là pis que faut surtout pas utiliser un couteau ou les dents de la fourchette parce que «oh! oh! la stristé c'est dangereux!» (Prenez note pour la petite histoire que mon père est mort électrocuté (mais pas par un grille-pain) ce qui peut ajouter à ma frilosité de la dite stristé.)

Maman, que je lui ai demandé, pourquoi avoir tant insisté sur la chose? Pourquoi avoir démonisé le grille-pain alors que j'ai passé toute mon adolescence à me battre à grands coups de couteau, de fourchette et de chainsaw avec des lecteurs cassettes 4 track qui bouffaient systématiquement mes compilations de Plume Latraverse et de Scorpions pis que le séchoir à cheveux, jusqu'à la mort de Claude François, trônait en permanence, branché, sur le comptoir de la salle de bain juste à côté de la baignoire?!

«Parce que ma mère nous répétait toujours ça, m'a-t-elle répondu en pelletant ça vers un autre étage de notre généalogie. Elle avait vraiment peur qu'on s'électrocute avec le toaster. Mon grand-père aussi disait ça quand on était petit.»

Appelons ça de la transmission intergénérationnelle, réjouissons-nous que je n'aie pas d'enfants, ça s'arrêtera là.

Pis après?!

Après, je me suis fait des toasts. Sans cheez whiz, avec du beurre de peanuts bio à la place, mais des toasts pareil, en me disant que c'est fou tout ce qu'on peut vous rentrer dans la tête à force de répétition pis que quand tu y repenses un peu, ben peut-être que le facteur catastrophe est pas si élevé que ça finalement pis que ça vaut la peine de demander le comment du pourquoi au lieu d'avaler l'information et la désinformation sans poser de question.

T'sais, c'est vrai qu'il y a moyen de s'électrocuter avec un toaster (t'as juste à lire les instructions qui viennent avec pour comprendre que c'est potentiellement une arme de destruction massive) mais c'est peut-être pas une raison pour te lancer dans un régime à l'eau pis au pain sec.

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