Quand un collègue s'exhibe le moineau

CHRONIQUE / Le toupet d'un col bleu de Sherbrooke cause un malaise dans son... (123RF)

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Luc Larochelle
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Le toupet d'un col bleu de Sherbrooke cause un malaise dans son milieu de travail. Ce toupet, ce n'est pas sa chevelure... La Ville a reçu une plainte écrite de l'un de ses employés, qui reproche à un confrère « un manque d'éthique flagrant » parce qu'il s'est affiché nu sur le site d'une agence de rencontres.

L'instigateur de la démarche m'a aussi fait parvenir sa missive avec copies de quelques photos mises en ligne. L'une d'elles est pour le moins explicite quant à la taille du sexe que le prétendant a voulu mettre en valeur dans sa quête de partenaires.

« J'ai honte de travailler au côté de Monsieur...... J'espère que cette lettre fera bouger les choses pour la réputation de la Ville de Sherbrooke ainsi que tous les autres employés, et pour ses citoyens », exprime la personne indisposée.

La lettre n'est pas signée. « Par crainte de réprésailles », précise l'auteur.

Convenons dès le départ que ce genre d'initiative est susceptible de provoquer un inconfort dans n'importe quel milieu de travail. Public ou privé. Dans une grande entreprise autant que dans une PME.

Une intrusion médiatique dans une chambre à coucher nous fait entrer dans un monde de nuances qu'on ne peut rendre aussi explicites que les scènes décrites dans les 50 nuances de Grey, le best-seller érotique ayant été aussi porté à l'écran.

Même si le nom de l'employé visé apparaît sur la lettre de dénonciation, je n'ai pas tenté de le contacter. Il n'est pas approprié non plus de le publier.

Pourquoi le ferions-nous, d'ailleurs ?

« La vie privée d'une personne lui appartient tant qu'elle ne prend pas elle-même l'initiative de dévoiler un secret. Un site de rencontres n'est pas un forum public comme Facebook. C'est un groupe fermé auquel les participants adhèrent dans un but clairement défini. Ça ne regarde absolument pas l'employeur et, à moins qu'on puisse reprocher à cette personne un manquement grave qui serait d'intérêt public, les médias n'ont pas de justification à pointer cette personne du doigt non plus » considère Pierre Trudel, professeur titulaire au Centre de droit public de l'Université de Montréal et expert reconnu en matière de droit sur le cyberespace.

Voici comment la Ville a traité la plainte :

« Après vérification, nous avons jugé opportun de rencontrer l'employé concerné pour le sensibiliser au fait que la publication de telles photos, bien que privées, pourrait entraîner des conséquences fâcheuses.

Comme employeur, la Ville ne peut s'ingérer dans la vie privée de ses employés. Cependant, nous avons une politique qui demande aux employés d'utiliser les médias sociaux de manière à ne pas déconsidérer leur fonction ou la Ville. Chacun doit respecter son devoir de loyauté à l'égard de la Ville et protéger sa réputation » expose le directeur des ressources humaines, Daniel Picard.

Je n'ai pas réussi à rejoindre de représentant syndical.

Le col bleu rappelé à l'ordre ne fait aucunement référence à son employeur sur le site de l'agence de rencontres. Il précise l'équipe municipale à laquelle il appartient sur sa page Facebook, mais on ne retrouve aucune des photos qui dérangent sur ce babillard.

Si votre côté voyeur vous incite à chercher le nom du col bleu en question, vous avez une chance sur 437 de le trouver! Ce groupe représente presque le tiers du personnel de la Ville.

« L'employé qui dénonce de cette façon s'expose quant à moi à des risques aussi élevés que celui dont les choix de vie peuvent être jugés inappropriés. En colportant sans raison valable le nom de son collègue, le plaignant commet une forme de diffamation et les tribunaux ont tendance à se montrer sévères lorsqu'ils jugent qu'il y a atteinte à la vie privée » signale le professeur Trudel.

Bien que la Ville de Sherbrooke soit un employeur public, la grande majorité de ses cols bleus ne sont pas connus des citoyens. Qu'en serait-il si un journaliste, comme moi, dont la photo accompagne les écrits chaque jour, s'affichait le moineau sur un site de rencontre?

La Tribune pourrait-elle prétendre que mes choix personnels portent atteinte à la crédibilité de l'entreprise?

« Votre exposition quotidienne au regard des lecteurs établit un lien direct avec votre employeur. Par contre, comme votre photo n'est pas utilisée dans le but avoué de mise en marché du journal, vous pourriez tout de même faire reconnaître votre plein droit à la vie privée », analyse le professeur Finn Makela de la faculté de droit de l'Université de Sherbrooke.

OK, j'ai compris. Je vais me garder une p'tite gêne...




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