Dis-moi papa...

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Comme le député François Bonnardel, comme des milliers d'autres Québécois, je vis la distance qui se creuse avec un être cher transformé, dénaturé par la maladie d'Alzheimer.

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Luc Larochelle
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Le courage du député de Granby, François Bonnardel, est venu me chercher. Lorsque l'émotion l'a complètement gelé en point de presse sur la question de l'aide médicale à mourir pour les personnes en perte de lucidité, j'ai figé net aussi. Parce que comme lui, comme des milliers d'autres Québécois, je vis la distance qui se creuse avec un être cher transformé, dénaturé par la pernicieuse maladie d'Alzheimer.

M. Bonnardel a le coeur brisé lorsqu'il se retrouve en face de sa mère totalement dépourvue d'émotion. Prenez le temps d'aller lire la lettre qu'il lui a dédiée sur sa page Facebook, le 9 janvier.

Pour ma part, j'ai encore la chance d'avoir des moments de complicité avec mon père. Par contre, d'une fois à l'autre, je le quitte avec la crainte d'avoir vécu le dernier.

Je sens que certains d'entre vous viennent de sursauter : t'aurais pu te garder une petite gêne et attendre qu'il ait perdu tout contact avec la réalité avant d'étaler sa condition sur la place publique. Si vous pensez que cela lui causera honte ou chagrin, vous saisissez mal où nous en sommes.

Loin d'être un manque de respect, c'est un hommage que je veux lui rendre pour avoir affronté avec dignité le triste sort qu'il appréhendait après en avoir cruellement vu les ravages chez sa propre mère.

Bourreau de travail, toujours disponible pour nous aider, mon père n'a jamais été l'instigateur de grandes conversations. Comme un chantier n'attendait pas l'autre dans la famille, on s'échangeait quelques mots en même temps qu'on s'échangeait une poutre prête à clouer.

Le moment des confidences est d'ailleurs arrivé entre deux couches de peinture au chalet. Spontanément, alors que rien de nos discussions ne laissait présager un retour aussi pénible dans son passé, il m'a raconté avoir vu sa mère en crise de démence, prisonnière d'un corps étranger, sous l'emprise d'une force maléfique qui était associée au démon avant que la science nous éclaire sur cette maladie.

Pour une rare fois, la seule au fait dont j'ai un souvenir très net, j'ai vu des larmes sur les joues de mon père. Ce jour-là, étranglé par les émotions, c'est lui qui n'arrivait plus à finir ses phrases...

Malheureusement, il n'y a jamais eu par la suite non plus de conclusion à notre conversation. Dans les mêmes circonstances aujourd'hui, en dépit des profondes convictions religieuses que je lui connais, je n'aurais pu m'empêcher de lui demander : dis-moi, papa, aurais-tu voulu que ça finisse avant, que ta mère et vous soyez épargnés de ce calvaire ?

Lui-même a bien tenté de nous en soustraire, en restant actif en espérant qu'un corps sain l'aiderait à garder toute sa vie un esprit sain. À 75 ans, il avait grimpé sur ma toiture pour la rude corvée de remplacer les bardeaux d'asphalte.

Je ne sens pas du tout mon père prêt à mourir. Nous ne voulons pas le perdre non plus. Sa condition nous attriste, mais il n'est pas souffrant. Si, comme pour le reste, notre reconnaissance et notre appréciation se diluent dans sa mémoire, il aura la chance de lire en consultant son CV une fois rendu au paradis que nous avons toujours été pas mal nombreux à insister pour qu'il obtienne un droit d'entrée par la grande porte !

Jusqu'où va-t-il s'éloigner de nous, de son monde, de notre monde, avant de recevoir l'appel du Bon Dieu? Quand atteindrons-nous notre seuil de tolérance à voir dépérir un père si bon et si inspirant?

« C'est pénible, douloureux de parler ouvertement de cela, mais c'est le pragmatisme qui nous y oblige. Le Québec est la deuxième société la plus vieille après le Japon. Il faut réexaminer cette question avec la même ouverture et le même courage que nous l'avons fait lors de la consultation publique ayant mené à la loi de 2013.

"Je reçois énormément de messages, de confidences de la part de gens qui sont au premier stade de la maladie d'Alzheimer et qui souhaitent un élargissement des critères afin de pouvoir réclamer eux aussi, de façon pleinement consciente, qu'on leur accorde l'aide médicale à mourir lorsque leur condition se sera détériorée. Le Collège des médecins peut nous orienter de façon objective et sur des bases scientifiques vers des paramètres légaux pour répondre à cela" fait valoir le député de Granby.

La lumière diminue dans le regard et dans l'esprit de notre phare familial, mais tant que le courant passera durant les accolades avec mon père, il y aura au moins cela de réconfortant.

Au fait, papa, faudrait s'accrocher une fois de plus à ton tablier d'ouvrier. Faudrait que tu nous aides à tracer la bonne ligne, à rester d'équerre. Le Québec a besoin de sages comme toi pour que la charpente de nos valeurs et de nos lois reste solide durant nos travaux, nos remises en question.

Par contre, oublie pas qu'on est samedi, que j'ai trimé dur toute la semaine au bureau. Appelle pas trop tôt pour me demander à quelle heure on commence !




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