La victoire qui a nourri l'espoir

Élu député de Saint-François lors de l'élection ayant... (Spectre Média, Maxime Picard)

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Élu député de Saint-François lors de l'élection ayant mené René Lévesque et les souverainistes au pouvoir, le 15 novembre 1976, Réal Rancourt  s'est remémoré cette soirée historique avec deux des militants qui avaient alors contribué à sa victoire, France Breault et Bernard Larouche.

Spectre Média, Maxime Picard

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Luc Larochelle
La Tribune

(Sherbrooke) Le 15 novembre 1976, René Lévesque a sorti Réal Rancourt de son étable. Au sens propre et au sens figuré.

« Ce soir-là, comme d'habitude, j'avais mes vaches à tirer. J'étais encore au travail lorsque, vers 21 h 30, on m'a communiqué la nouvelle de notre victoire. La frénésie, je l'ai vécue lors du rassemblement avec nos militants. Je suis rentré à la maison vers 1 h 30 du matin accompagné de deux gardes du corps », témoigne celui qui est alors devenu député de Saint-François.

Les services de sécurité ne sont pas assurés à tous les parlementaires le soir d'une élection. Cette fois, les autorités avaient joué de prudence, car le Québec vivait un moment historique : les souverainistes s'emparaient pour la première fois du pouvoir.

« M. Lévesque était venu à Sherbrooke pour un rassemblement durant la campagne, accompagné de Jacques Parizeau. Il avait fait un tabac. En coulisses, il nous avait dit : ça regarde bien, mais n'en parlez pas trop et ne cessez surtout pas de travailler » se souvient M. Rancourt.

« Le jour du vote, la confiance régnait, nous étions fébriles. Le local électoral était plein de monde, les militants étaient survoltés », se rappelle France Breault, une organisatrice péquiste ayant été de plusieurs batailles en Estrie.

Les sentiments étaient toutefois partagés.

« Vous auriez dû entendre, monsieur, le mépris avec lequel deux médecins spécialistes ont commenté l'élection de mon mari. Sans savoir évidemment qui j'étais... Une de mes collègues était mal à l'aise. Je lui ai répondu : ne t'en fais pas, nous sommes indépendants de ces gens-là » glisse au fil de la conversation Simone Rancourt, qui était en devoir ce soir-là comme infirmière dans un hôpital sherbrookois.

Mme Rancourt était loin de se douter qu'un mois plus tard, elle remettrait sa démission comme professionnelle de la santé pour s'occuper de la ferme et des 90 vaches laitières en remplacement de son homme converti en politicien.

Le Parti québécois a ravi deux sièges aux libéraux de la région lors de l'élection de 1976. Gérard Gosselin avait quant à lui délogé le député sortant dans Sherbrooke, Jean-Paul Pépin. L'Union nationale avait pris deux circonscriptions libérales, dont celle d'Yvon Vallières pour qui ce fut la seule défaite électorale dans Richmond.

« Avec le recul, je pense que cette élection était en continuité plutôt qu'en rupture. Il y avait eu la Révolution tranquille, puis la nationalisation de l'électricité par René Lévesque et son expulsion du Parti libéral. L'Expo' 67 et les Jeux olympiques de Montréal, cette même année, en 1976, nous avaient aussi fait grandir. Cette élection a confirmé une mutation génétique des Canadiens français. Nous n'avons plus jamais été les mêmes par la suite », croit M. Rancourt.

« Oui, il y avait une certaine affirmation nationale. Mais c'était beaucoup le rejet de Robert Bourassa. Chose certaine, notre parti avait du plomb dans l'aile et il a fallu s'ajuster » perçoit plutôt l'ex-ministre Vallières.

Bernard Larouche est parmi les employés gouvernementaux qui avaient adhéré au PQ sous les régimes libéraux. Un militantisme qui était discret pour ménager les susceptibilités des patrons.

« Même après l'élection du gouvernement péquiste, j'ai quasiment dû me cacher, tellement je recevais d'appels de la part de gens qui pensaient que j'avais une ligne directe avec M. Lévesque! » caricature-t-il.

« On venait de se donner le droit et les moyens pour changer des choses et les adapter à nos différences. L'élection d'une Lise Payette a ouvert toutes grandes les portes de la politique aux femmes. Sa réforme de l'assurance automobile a été majeure », analyse France Breault.

« J'ai souvenir d'une rencontre de Mme Payette avec des assureurs à Sherbrooke, qui l'avaient plutôt malmenée. Malgré les protestations, le gouvernement l'a appuyée jusqu'au bout » enchaîne M. Rancourt.

L'effervescence a été de courte durée, la défaite référendaire de 1980 a ramené les souverainistes sur terre.

« Nous étions démolis. Les partisans du Oui étaient dans les rues à pleurer mais, à notre grande surprise, on ne voyait personne des gagnants. La victoire leur semblait sans importance. Nous nous sommes offerts une petite vengeance en remportant plus de sièges lors des élections, l'année suivante », partage Mme Breault.

Une fois de plus, l'euphorie a été de courte durée. En 1985, René Lévesque a été poussé vers la porte de manière assez cavalière et pour des raisons restées nébuleuses, même pour l'ex-député Rancourt.

« Je vais être franc, on ne comprenait pas ce qui se passait et on ne savait pas où on s'en allait ».

M. Rancourt n'a pas survécu cette année-là à l'élection avec Pierre-Marc Johnson comme chef du PQ. Ce fut au tour de Monique Gagnon-Tremblay de prendre sa revanche dans Saint-François en remportant la première de ses sept victoires consécutives.

Le référendum serré de 1995 a une fois de plus brisé le rêve du pays. La foi existe encore, mais comme leur option, les militants souverainistes ont pris de l'âge.

« L'enjeu de la souveraineté s'est dilué dans la mondialisation. Je le vois chez mes propres enfants, les jeunes sont ouverts sur le monde. Mais la réaction des Britanniques avec le Brexit et l'élection de Donald Trump avec un discours nationaliste montrent que l'affirmation n'est pas un concept dépassé. Le balancier revient tranquillement » pense France Breault.

« C'est ancré en nous. Ces gênes-là vont vivre encore longtemps, ils vont continuer à évoluer, mais ils ne disparaîtront pas », maintient l'ex-député Rancourt.

Les souverainistes de l'Estrie ont commémoré cette date historique lundi soir dernier à Sherbrooke de manière plutôt discrète, en famille. Ils ont déjà été plus soucieux de montrer qu'ils sont encore vigoureux.

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