Les derniers rouleaux d'une saveur impériale

Débarqués à Sherbrooke en 1979 comme réfugiés de... (Spectre Média, René Marquis)

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Débarqués à Sherbrooke en 1979 comme réfugiés de la mer, Lien Bich Ngo et Si Nang Hoang sont sur le point de vivre une autre transition importante en cessant d'opérer le Village vietnamien après 34 ans.

Spectre Média, René Marquis

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Luc Larochelle
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Vous avez suffisamment de doigts dans une main pour calculer le nombre d'occasions qu'il vous reste d'aller manger au Village vietnamien. Jeudi, vendredi et samedi, cette semaine. Puis, jeudi et vendredi, la semaine prochaine. Après, la cuisine recherchée de ce restaurant de la rue Alexandre ne sera plus un désir, seulement un souvenir.

J'ai appris la nouvelle en voyant des clients remettre des fleurs aux propriétaires, samedi dernier. Ma douce et moi étions à table pour calmer l'envie d'une soupe won-ton unique ou de rouleaux d'une saveur impériale.

Avez-vous de la mortalité dans votre famille?

« Non, ce sont des clients qui ont appris que nous fermons » m'a répondu sans vantardise le restaurateur.

Il y a 40 ans, Lien Bich Ngo et Si Nang Hoang, alors au tournant de la trentaine, s'embarquaient sur un bateau avec leur bébé de 10 mois sans destination précise. Empilés sur une fragile embarcation avec des dizaines d'autres Vietnamiens chassés par le régime communiste, ils ont navigué en mer durant 16 jours.

Une fois arrimés au service d'aide humanitaire, ils ont été choisis par le Canada, puis dirigés vers Sherbrooke. Le même parcours improvisé et la même incertitude que les Syriens arrivés au cours de la dernière année.

« Le passé, tu mets ça derrière toi. Tes forces et ton courage, tu les orientes vers l'avenir », raconte M. Hoang.

L'homme travaillait comme musicien au Vietnam, sa femme comme comptable en usine. Il aura finalement passé la majeure partie de sa vie active à prendre des commandes, elle, à rouler de la pâte et à préparer des sautés. Pendant ce temps, leur fille Ngoc Bich est devenue médecin.

Une femme de chiffres capable de calculer le prix de revient chaque mois et qui hérite en plus des talents culinaires de sa mère, c'est la partenaire rêvée d'un accordéoniste converti en restaurateur dont la personnalité affable a toujours été appréciée des clients.

« Ensemble, nous avons traversé les années et les cycles économiques plus difficiles sans nécessairement avoir accumulé une fortune, puisque l'augmentation du coût des aliments n'a cessé de gruger les profits. Mais nous savions que la recette était de garder nos prix bas. Notre grande fierté est d'avoir honoré la confiance du Canada qui nous a offert une seconde vie ».

Plus à l'aise en français que son épouse timide, M. Hoang a une mémoire phénoménale des visages et des noms. C'est comme si le Village vietnamien avait toujours été habité par les mêmes clients.

« Parlez-en de la bonne humeur avec laquelle ces gens nous ont toujours reçus », lance spontanément Suzanne Codère, une habituée de l'endroit.

« Simplicité et qualité sont les raisons pour lesquelles nous venons au moins une fois par mois depuis 20 ans. J'ai reçu ma demande en mariage ici. Tous les repas avec mon mari retracent les hauts et les bas de notre couple. Une partie de mon âme est dans les murs de ce restaurant », me confie Patricia Fagondo qui est déjà nostalgique.

« La petite saveur, le goût raffiné et délicat. Nous allons perdre un endroit chaleureux, le meilleur restaurant vietnamien à Sherbrooke » vante à son tour Carole Kelly sans avoir entendu les éloges précédemment rapportés.

Des commentaires qui touchent Mme Ngo et M. Hoang.

« J'aurai de la difficulté à retenir mes larmes le dernier soir. Ce sera un moment très émotif », avoue celle dont la semaine de travail a souvent dépassé les 60 heures.

« Nous filons tous les deux vers nos 70 ans. Il faut s'y faire une raison. Les discussions que j'ai eues avec des acheteurs éventuels n'ont pas donné de résultat. Si un jour un restaurant redémarre ici, il n'aura pas la même raison sociale, car tous nos permis sont à renouveler et il serait trop coûteux de le faire sans garantie de relance », ajoute son mari.

« J'habite à Sherbrooke depuis seulement deux ans. Entre ce petit restaurant de la rue Alexandre et le gros restaurant de la rue King, je préfère de loin cet endroit intime. C'est dommage, car il y en a de moins en moins. Nous lui serons fidèles jusqu'à la fin », commente Cédric Bégin après avoir confirmé une dernière réservation.

Nous avons fait la même chose, plusieurs assidus ont déjà leur table pour les derniers soirs, au cours desquels d'ex-serveuses et serveurs viendront symboliquement donner un coup de main aux patrons. Même avec deux mains, pas certain que j'ai assez de doigts pour compter le nombre de places encore disponibles.

Donnez-vous quand même la peine de vérifier, des fois que le musicien et sa complice offriraient un rappel...

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