Les images qui ne disparaissent jamais

Même si plus de 40 ans se sont... (Spectre Média, Frédéric Côté)

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Même si plus de 40 ans se sont écoulés depuis qu'il est arrivé sur la scène d'un grave accident survenu à Sherbrooke, Jacques Routhier est encore remué à la rencontre de Sylvie Godbout qui, ce soir-là, a subi des blessures sérieuses l'ayant confinée à un fauteuil roulant.

Spectre Média, Frédéric Côté

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(Sherbrooke) CHRONIQUE / C'était une soirée chaude de septembre, de celles qui prolongent l'esprit des vacances.

C'est arrivé le 13 septembre 1975, un vendredi.

Par association, vous venez de comprendre que la malédiction traînait quelque part ce soir-là dans les rues de Sherbrooke. De fait, elle a frappé sur la rue King.

Trois jeunes femmes qui marchaient sur le trottoir n'ont jamais eu le temps de parer à la perte de contrôle d'un motocycliste. L'engin les a heurtées de plein fouet.

Jacques Routhier n'a pas été témoin de l'accident, mais il est arrivé sur les lieux dans les secondes qui ont suivi.

« Je revois le corps d'un homme que l'on devinait mort. J'entends encore les gémissements de l'une des blessées et les cris hystériques de son amie. Il y avait déjà d'autres gens pour leur porter secours. Les ambulanciers et les policiers n'ont pas tardé », décrit-il.

M. Routhier a appris par la suite que le motocycliste décédé était Mario Nault, une connaissance. Par contre, il n'avait jamais rencontré Sylvie Godbout, la victime collatérale ayant subi ce soir-là, à 17 ans, un traumatisme crânien l'ayant confinée depuis à un fauteuil roulant.

Il n'avait même pas vu Mme Godbout sur les lieux de l'accident, car son pantalon s'étant enrayé dans l'engrenage de la moto, elle a été traînée sur quelques dizaines de mètres durant le dérapage. Les policiers l'ont d'abord crue passagère de la moto plutôt que piétonne!

Introduction de 300 mots pour camper l'histoire et les personnages avant de sauter 30 ans, au soir où Sylvie Godbout et Jacques Routhier se retrouvent dans la convivialité à la même table, à l'invitation d'amis communs qui ne leur connaissaient aucun lien.

« Durant le souper, j'ai soudainement vu Jacques blêmir, il s'est mis à errer dans ses pensées », a détecté Yves Bellefleur, l'un des convives.

« Alors que nous discutions à bâtons rompus, mon cerveau s'est mis à coller des morceaux. Pendant que me revenaient des images de l'accident, je faisais le lien avec la femme en fauteuil roulant qui se trouvait en face de moi. J'étais chaviré, extrêmement ému de la voir aussi enjouée et allumée malgré toutes les épreuves qu'elle a surmontées. »

Jacques Routhier me parle de ce moment en frémissant, avec quelques larmes dans des yeux qui fixent Mme Godbout avec un regard plein d'admiration.

« J'ai raconté une multitude de fois l'accident qui m'est arrivé, mais je n'en connaissais pas les à-côtés. Cette considération m'a touchée, je l'apprécie énormément », réagit la femme de 58 ans n'ayant cessé depuis l'accident de repousser ses limites en persévérant à l'école, en s'engageant activement dans le milieu communautaire et en réalisant surtout son plus grand rêve : être mère.

« J'ai été deux mois et demi dans le coma et quand je me suis réveillée, mon premier souci été de savoir si j'allais pouvoir enfanter. De toutes les réponses que j'ai reçues de médecins, celle-là a été la plus heureuse. »

Jacques Routhier pose sa main sur celle de la mère qui a dédié un livre à sa fille Émilie pour exprimer son immense joie de lui avoir donné la vie.

« De t'entendre parler ainsi, ça remue encore plus. Ça me chagrine qu'il ait fallu autant d'années avant de se rencontrer », lui lance-t-il.

« Ne te culpabilise pas. Les gens ne sont pas portés à venir vers nous, ils sont mal à l'aise en face de personnes handicapées. Je ne m'en suis jamais formalisée. Quand tu te retrouves à devoir te faire une vie en fauteuil roulant, faut que tu mettes tes énergies à la bonne place. Sinon, c'est la frustration qui prend le contrôle de ta vie ».

Cette collision sur la rue King est survenue trois ans avant la mise en place du régime public d'indemnisation pour les accidentés de la route. Mme Godbout n'a donc jamais reçu la moindre compensation de la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ).

« Je ne suis pas apte au travail et ce que j'ai le plus de difficulté à accepter est d'être aux crochets de l'aide sociale, de vivre avec l'aide de dernier recours. Parlez-en du régime de la SAAQ, il faut vanter les bienfaits de ce programme plus généreux et plus respectueux de notre réalité », insiste-t-elle.

Vous avez raison, Madame.

Avec les années qui passent, on a tendance à oublier qu'une certaine Lise Payette s'est dressé un jour devant les compagnies d'assurance, les avocats de droit civil et a courageusement affronté la critique populaire pour amener le Québec à faire ce pas de géant.

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