Roger laisse sa chaise à Saïd

Roger Labrecque cède le salon de coiffure qu'il... (Spectre Media, Julien Chamberland)

Agrandir

Roger Labrecque cède le salon de coiffure qu'il a opéré durant 48 ans dans l'Est de Sherbrooke à Saïd Kndakji, un Syrien arrivé comme réfugié à Sherbrooke en décembre 2014.

Spectre Media, Julien Chamberland

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Luc Larochelle
La Tribune

CHRONIQUE / Roger Labrecque reçoit ses derniers clients. L'heure de la retraite a sonné pour le coiffeur de 71 ans.

« Il y a trois ans, j'avais songé à arrêter. Puis, j'avais changé d'idée. En voyant partir de mes chums, dont mon grand copain Jean-Pierre Taschereau avec qui j'ai siégé à l'hôtel de ville de Fleurimont et qui est décédé en début d'année, ça m'a secoué. Nous ne sommes pas des immortels ».

Ayant exploité un commerce pendant près de 50 ans dans le quartier qu'il a aussi représenté durant presque trois décennies en politique municipale, Roger Labrecque est une véritable institution dans l'est de Sherbrooke.

Il appert que certains jours, le modeste coiffeur a eu une influence aussi grande que l'élu qui siégeait à l'hôtel de ville.

« J'ai reçu ces derniers temps des marques d'appréciation qui sont venues me chercher. Il faut croire que j'étais un peu plus qu'un coiffeur. Un de mes clients m'a déjà avoué qu'il se serait suicidé si je n'avais pas su le convaincre que ses filles l'adoraient. Aujourd'hui, ce gars est fier de ses petites-filles » confie-t-il avec émotion.

Le poteau du « barbier Labrecque » est apparu dans le quartier du temps où les premières frictions entre motards ont alimenté le commérage avant de virer en conflit sanglant entre les Atomes et les Gitans. Son salon de la rue Papineau a déjà été entouré d'épiceries, au coeur d'un milieu commercial qui était dynamisé par la présence de grosses familles et l'énergie de jeunes enfants.

« Si t'offrais un bon service, un client arrivait la fois suivante avec d'autres membres de sa famille. Tout le monde avait un lien de parenté. Le quartier s'est beaucoup transformé, mais la solidarité et le sentiment d'appartenance sont restés. Vous ne trouverez aucune autre rue à Sherbrooke où le nombre de propriétés transigées entre membres d'une même famille est aussi élevé que sur la rue L'Assomption. Je coiffe encore l'épicier Marcel Tremblay, qui m'a ouvert énormément de portes dans le quartier. Ici, c'est un village dans la ville ».

Roger Labrecque n'avait rien planifié comme transition jusqu'à ce qu'un membre de la famille Haddad, elle aussi bien établie dans le paysage commercial de l'Est, lui a proposé d'utiliser sa notoriété comme rampe de lancement pour Saïd Kndakji, un réfugié syrien arrivé à Sherbrooke en décembre 2014.

« Je suis heureux de pouvoir aider Saïd. Je ne lui vends pas ma clientèle, je lui cède ma place et mes équipements. Il s'est installé dans le quartier avec sa famille, il représente le nouveau visage de Sherbrooke. Je suis persuadé que mes clients vont l'apprécier ».

Je vous ai présenté Saïd Kndakji l'automne dernier. Embauché au salon Le Coiffurium, il venait d'obtenir son premier emploi à Sherbrooke.

« Je suis reconnaissant envers M. Gervais Bisson qui m'a accordé cette première chance. Voilà que M. Labrecque m'offre à son tour un support vraiment apprécié. En arrivant ici, je n'aurais jamais imaginé qu'en moins de deux ans, je deviendrais propriétaire d'un salon de coiffure comme ce fut le cas durant 25 ans avant que la guerre nous chasse de la Syrie ». 

Gervais Bisson anticipait ce scénario. Au cours de notre entretien, en novembre, il avait pondéré le risque de voir Saïd devenir un jour l'un de ses concurrents. « C'est monnaie courante dans l'industrie et ce ne serait pas pire lui qu'un autre », m'avait alors dit le propriétaire du Coiffurium.

Spécialisé dans la coiffure pour dames du temps qu'il vivait en Syrie, M. Kndakji recevra une clientèle mixte à son commerce qui gardera la même raison sociale : Salon Bel-Air.

« C'est une chance inouïe. Ma mère a pu venir nous rejoindre à Sherbrooke. Nous sommes à nous rebâtir une vie, ici », s'exclame son épouse Klodin Yuesef.

Les Kndakji reviennent de loin. Après avoir quitté leur ville d'Hassaké sous la menace de l'État islamique, ils ont vécu en exil durant trois ans avant d'être admis au Canada. 

« La personne la plus enthousiaste face à ce projet, c'était Klodin. Elle a communiqué son optimisme à son mari, qui avait certaines inquiétudes de quitter un emploi où il recevait un salaire de base. Ici, Saïd est à l'aventure. Mais je le sais compétent, travaillant et animé du désir de réussir », décrit Roger Labrecque.

Le vétéran-coiffeur ne quitte pas son travail en songeant à un retour en politique.

« Pas du tout, c'est terminé pour moi ».

M. Labrecque rangera son peigne et ses ciseaux en fin de journée jeudi.

Dès le lendemain, son successeur s'installera derrière sa chaise.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer