La fleur qui manque au jardinier

Un homme de 90 ans s'étant payé des... (Spectre Média, Julien Chamberland)

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Un homme de 90 ans s'étant payé des annonces à grands frais dans La Tribune pour se trouver une compagne raconte sa démarche, en souhaitant toutefois rester dans l'anonymat.

Spectre Média, Julien Chamberland

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Luc Larochelle
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / « Retraité de l'enseignement, 87 ans, cherche dame de bonne instruction, qui serait aussi en bonne forme, envisageant cohabitation à long terme... »

Ce n'est pas qu'un paragraphe de la rubrique « Rencontres et amitié » à 15 $ la parution. C'est le préambule d'un long message en gros caractères, publié à quatre reprises dans les petites annonces de notre journal.

« Ça m'a coûté 1000 piastres, mais pour trouver une femme avec qui je serais heureux, ce n'est pas trop! » me lance l'instigateur de la démarche.

Le personnage est aussi vitaminé que les légumes de son impressionnant potager et aussi coloré que les fleurs de ses plates-bandes.

« À mon âge, il me faut une compagne aimant ce mode de vie, prête à partager les tâches. Qu'on fasse les choses ensemble, quoi ».

Mettons les choses au clair : il n'a pas 87, mais 90 ans.

« Je n'ai voulu berner personne. C'est votre préposée aux petites annonces qui m'a dit que je ne faisais pas mon âge et qui m'a suggéré de retrancher quelques années. Vous, constatez-vous une différence entre 87 et 90 ans », me renvoie-t-il avec une pointe d'ironie.

On lui donnerait effectivement 10 ou 15 années de moins.

S'il exprime ses désirs sciemment, l'homme ne décline pas son identité.

« Mes voisins n'ont pas à savoir que je me cherche une compagne. Quand ce sera chose faite, je leur présenterai. »

Sur l'entrefaite, un voisin appelle pour prendre de ses nouvelles. Il lui parle ouvertement de sa démarche.

« Lui, c'est pas pareil. Je connais sa vie et il connait la mienne ».

J'en profite pour prendre des références.

« Vous parlez à un bon vivant, à un homme enjoué, qui prend soin de lui et des gens autour de lui », me résume son voisin.

« Tant qu'à vivre, autant vivre heureux, et pour que cela arrive, faut s'organiser pour être bien », enchaîne le principal intéressé.

Il m'ouvre quelques pans de sa vie. Puis, blocage :

« Avant qu'on aille plus loin, quel nom d'emprunt comptez-vous me donner? »

Avec son parcours ressemblant à une partie de Mille Bornes, me vient à l'esprit « L'increvable », la carte que l'on abat pour parer à une crevaison. Je dose et lui propose « Phénomène ».

« Mais non, ça fait trop prétentieux! Tu vas bousiller mon affaire et éloigner les femmes ».

Ce sera Henri, alors.

Henri a été marié. Veuf de l'épouse qui lui a donné ses enfants, il a eu trois autres femmes dans sa vie. Il est redevenu célibataire l'automne dernier.

« Je ne suis pas malcommode. À partir du moment où je suis seul, je cherche une femme qui va aimer partager ma vie. Une femme qui sera heureuse avec moi dans le jardin et au milieu des fleurs, l'environnement qui est l'extension de ce que je suis. »

Partagera-t-elle le lit, aussi?

« Bien sûr, c'est intéressant de se caresser et de faire l'amour de temps en temps. Mon médecin me dit que je vais vivre jusqu'à 120 ans! Quand je précise dans mes annonces que l'avenir de Madame sera assuré, je lui reconnaîtrai par acte notarié le droit d'habiter ma maison aussi longtemps qu'il en sera son désir. Sans être l'héritière de mes avoirs, elle n'aura pas de soucis financiers. »

Henri a reçu quelques candidatures, mais celles-ci ne répondaient pas au critère d'éloignement.

« Mon permis de conduire vient d'être renouvelé pour deux ans, j'ai encore une auto, mais je n'ai plus l'âge de fréquenter une femme qui demeure à Montréal. C'est pas raisonnable. »

Né en France, Henri est arrivé au Québec après la Deuxième Guerre mondiale.

« Vous voulez que je vous raconte la période la plus heureuse de ma vie? C'est quand j'ai labouré la terre avec des boeufs. La guerre sévissait encore chez moi, en Normandie. La propriété de mes parents était bombardée, nous étions sous occupation allemande. Nous avons fui, moi, avec ma bicyclette, et ma mère, avec un cheval. Mobilisé, mon père ne pouvait pas partir avec nous.

« À 14 ans, j'ai réussi à me faire embaucher comme jardinier au sud de la France. Je n'entendais plus les bombardements et les chars d'assaut, seulement les clochers des bleds voisins. C'était merveilleux! Je marchais derrière les boeufs en chantant. J'étais un petit paysan libre. »

Après une vie professionnelle bien remplie dans l'enseignement, passée dans différentes villes du Québec, il a repris contact avec la terre à la retraite en Estrie, il y a de cela 26 ans.

« Quand arrivera l'heure de la mort, on n'aura qu'à m'enterrer au pied d'un de mes pommiers... »

Un pommier devant lequel il y aura une femme avec un panier de fruits ou un bouquet à la main?

« Pour autant que j'en trouve une... »

Méchant phénomène.

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