La toile d'un homme-araignée

Le libéral Jean Lapierre et le conservateur François... (Archives, La Presse)

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Le libéral Jean Lapierre et le conservateur François Gérin (deux premiers à gauche) étaient au nombre des députés qui s'étaient regroupés en 1991 autour du ministre démissionnaire, Lucien Bouchard, pour former le Bloc québécois.

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Une rumeur de tragédie impliquant une personnalité politique sans écho médiatique de la part de Jean Lapierre, la victime ne pouvait être que Jean Lapierre lui-même!

Dans l'attente de la confirmation des décès, son silence à l'antenne ou sur les médias sociaux a révélé l'épouvantable drame qui venait de se produire aux Îles-de-la-Madeleine. La coque d'un avion est devenue le tombeau du chroniqueur politique qui se rendait aux obsèques de son père en compagnie de sa conjointe Nicole et de trois autres membres de sa famille.

Tous ont péri. La dévastation est totale chez les Madelinots, dans l'archipel qui avait envoyé l'un de ses meilleurs vendeurs en ville. Car, les Îles vivaient en permanence en Jean Lapierre. «Le homard de chez nous est à la carte ce soir, c'est ton meilleur choix», m'avait-il lancé en boutade dans un restaurant de Québec. Sans manquer de s'enquérir de ce qui se passait à Sherbrooke.

Il avait la même affection pour Knowlton, son coin de villégiature dans les Cantons-de-l'Est, où la gang politique de Lac-Brome à laquelle appartient Paul Martin ne s'échangeait pas nécessairement les mêmes secrets que celle du Québec inc. au lac Memphrémagog ou celle de Jean Charest autour du lac Massawippi.

Sauf que, d'où quelles viennent, les confidences finissaient toujours par se rendre aux oreilles de la source la plus branchée et assurément l'une des plus crédibles au Québec.

«C'est un choc terrible. Jean et moi avons grandi ensemble en politique. Du temps qu'il a été chez les libéraux fédéraux comme lors de son passage au Bloc, nos rapports n'ont jamais changé.

C'est un homme qui était fidèle à ses convictions et qui savait faire la part des choses. Les politiciens de toutes allégeances se sont confiés à lui parce qu'il était fiable et ne rapportait que ce qui était d'intérêt public. Il emporte assurément un tas de secrets avec lui», commente le ministre de l'Agriculture et député de Brome-Mississquoi, Pierre Paradis.

Mario Dumont a connu Jean Lapierre avant de devenir chef de l'Action démocratique du Québec, et ensuite son collègue de travail dans les médias.

«Il parlait à tellement de monde, dans tous les partis et sa crédibilité était telle qu'on ne voyait plus chez lui de couleur partisane. Comme Jean était un raconteur exceptionnel, un vulgarisateur de la politique, cela faisait de lui un incontournable que tous devaient convaincre » décrit M. Dumont.

Lors de son premier passage en politique fédérale, Jean Lapierre a représenté comme député de Shefford le secteur de Rock Forest aujourd'hui annexé à Sherbrooke. Il a participé à l'essor de Bombardier à Valcourt avant que l'entreprise s'engage dans la diversification et sur les marchés internationaux.

Plus tard, comme ministre fédéral des Transports et à titre de lieutenant-politique de Paul Martin, il avait suggéré dès l'automne 2004 d'avancer 700 M$ afin d'encourager la conception et la fabrication au Québec d'avions régionaux. C'est à cette époque d'ailleurs qu'il avait recruté l'ex-recteur de l'Université de Sherbrooke, Bruno-Marie Béchard Marinier, comme candidat-vedette des libéraux fédéraux dans Sherbrooke. Le scandale des commandites a toutefois coulé leurs ambitions.

Les relations entre Jean Charest et lui étaient polies, mais loin d'être cordiales et chaleureuses. Le fossé s'était-il creusé au lendemain du Rapport Charest? Possiblement.

Cette tentative infructueuse de recoller les morceaux du navire constitutionnel ayant fait naufrage dans l'Accord du lac Meech est d'ailleurs ce qui avait poussé Lucien Bouchard ainsi que d'autres députés conservateurs québécois, dont François Gérin, vers la porte de sortie. Le libéral Lapierre avait aussi tourné sa veste pour se joindre au Bloc québécois.

Malgré un parcours en zigzag, cet homme-araignée a tissé sa toile. Une immense toile.

Il avait un réseau de contacts impressionnant qui lui offrait des entrées partout. J'ai déjà appelé Jean Lapierre en renfort pour faire progresser rapidement une vérification à propos d'une demande de subvention de la compagnie Waterville T. G., qui avait exprimé le souhait que l'information reste secrète. Une demi-heure plus tard, il me lisait le libellé du décret ministériel !

«Le Jean Lapierre que j'ai connu du temps où j'étais animateur à la radio de Sherbrooke, il y a 20 ans, est le même homme que je côtoyais quotidiennement dans nos studios à Montréal. Il était accessible, généreux. C'était un gars travaillant, qui ne comptait pas ses heures et qui n'avait pas peur d'aller vers les gens pour prendre le pouls du monde ordinaire. C'est ce qui le rendait aussi populaire. Son décès est une lourde perte pour nous» témoigne à son tour le directeur général de la station montréalaise 98,5 FM, Michel Lorrain.

«Il n'avait pas de cloison, il n'appartenait à aucun parti par la pensée. Son côté affable était mis en valeur autant en politique que dans l'univers médiatique», retient quant à lui Yvon Côté qui a côtoyé Jean Lapierre comme conseiller municipal à Rock Forest et, plus tard, comme député aux Communes.

«Jean a été un communicateur de grand talent ayant su donner son propre style, sa propre couleur, au travail d'analyste politique», convient aussi l'ex-député d'Orford, Robert Benoit, qui a déjà présidé le Parti libéral du Québec.

Jean Lapierre s'était montré soulagé qu'une catastrophe aérienne ait été évitée à l'aéroport Pearson de Toronto, à l'été 2005, après l'atterrissage raté d'un appareil de la compagnie Air France.

«Ça tient du miracle qu'aucune des 300 personnes qui étaient à bord n'ait été tuée», avait-il alors lancé à titre de ministre des Transports.

La fatalité l'a plutôt frappé, lui, ainsi que les siens.

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