Les voleurs de jeunesse

Ce n'est pas de protéger indûment Claude Jutra... (Arnaud Maggs, Bibliothèque et Archives Canada)

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Ce n'est pas de protéger indûment Claude Jutra que de considérer le décalage de trois décennies parmi les facteurs expliquant pourquoi tant d'années se sont écoulées avant qu'on apprenne.

Arnaud Maggs, Bibliothèque et Archives Canada

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / La jeunesse est une période d'insouciance au cours de laquelle notre imaginaire d'enfant nous fabrique quand même des peurs.

En bas âge, l'une d'elles a été pour moi d'assister un jour à une crucifixion. Pis encore, j'ai vécu avec la crainte d'être celui qui subirait ce châtiment.

Quand arrivait la semaine sainte, avec les prières et les images religieuses, j'étais terrorisé par la seule pensée d'avoir une couronne d'épines enfoncée dans le crâne et d'avoir à marcher vers la mort en portant une croix. Je ne cessais de me répéter que mes mains seraient trop fragiles, mes poignets trop frêles, que ma peau se déchirerait et céderait avant que je rende mon dernier souffle. J'allais connaître une fin atroce...

De cela, je n'en parlais point. J'essayais simplement d'oublier.

Les années ont soigné cette fixation que je croyais enterrée dans le cimetière du passé. Ces images ont cependant ressurgi cette semaine dans le courant des révélations sur la déviance sexuelle du cinéaste Claude Jutra et dans le fleuve d'opinions que ses pulsions mal contrôlées a suscité.

J'ai vu un mort répudié, attaché à une croix, même si sa dépouille est inhumée depuis 30 ans. Ce n'est pas vrai que l'âme des défunts repose en paix.

N'y percevez pas un penchant négationniste. L'auréole de la gloire n'est pas une bulle protectrice. Si nos corps mis en terre finissent par se décomposer, c'est qu'un cercueil n'est pas forcément une forteresse blindée assurant la pleine immunité.

Mon imaginaire de gamin a évidemment réagi à des blessures réelles, aux plaies de «Jean », la victime déclarée, qui aurait subi des avances de Claude Jutra dès l'âge de 6 ans. Son témoignage m'a rappelé l'insécurité de ma première matinée à l'école, les pleurs d'une de mes filles qui refusait de se présenter devant le curé et qui était prête à renoncer au sacrement du pardon... parce qu'elle n'avait pas de péché à expier!

Les enfants ne sont que des enfants. Leur fragilité, leur candeur et leur vulnérabilité sont honteusement exploitées quand un adulte s'en sert comme d'un jouet. Ces abus physiques et moraux ne doivent aucunement être tolérés ou excusés.

Tout ce qui a été raconté cette semaine devait l'être, sans filtre et sans censure. Si c'est un pan de vérité, elle doit être assumée. Je souscris pleinement à cela.

Comment par contre trouver le bon dosage pour se rendre aussi loin que nécessaire afin de supporter des victimes à qui il faut témoigner considération et respect, sans verser dans l'exagération?

Ce n'est pas de protéger indûment Claude Jutra que de considérer le décalage de trois décennies pour essayer de comprendre pourquoi tant d'années se sont écoulées avant qu'on apprenne.

L'inacceptable dans les moeurs sexuelles d'aujourd'hui l'était aussi il y a 30 ans, mais le rapport d'autorité entre les adultes et les enfants était bien différent. À la maison comme à l'école, on nous apprenait à être soumis et non à argumenter ou à dénoncer.

Même si mes parents ont toujours été dédiés, soucieux de mon bien-être et très attentifs à mes besoins, les confidences échangées au pied du lit n'étaient pas tellement d'époque. Pas sûr que j'aurai eu le réflexe d'aller vers eux pour me délivrer d'un aussi lourd secret. Honnêtement, j'aurais été pas mal désemparé à trouver quelqu'un à qui me confier.

Notre société a évolué. Les abus sexuels ou parentaux sont des menaces dont on parle ouvertement de nos jours, avec un souci d'éveiller les enfants en très bas âge à des mécanismes de protection et de détection.

Nous savons aujourd'hui à quel point les troubles liés à la sexualité sont compliqués à traiter. Un déviant comparaît pour la première fois au tribunal qu'on le qualifie déjà de prédateur, car l'évolution des connaissances et la spécialisation médicale nous ont révélé les hauts risques de récidive.

L'accès direct aux enfants à travers les médias sociaux complique évidemment les choses. Les différents corps policiers unissent toutefois leurs efforts pour renforcer les systèmes de surveillance. Notre vigilance est resserrée.

En dépit de cela, on n'est pas au bout de nos surprises. Le jardin des tentations est florissant et le diable hante encore de nombreuses personnes réussissant à camoufler leurs travers sans éveiller de soupçons autour d'elles. Malgré d'énormes progrès, il est encore difficile aujourd'hui de démasquer les abuseurs, les voleurs de jeunesse, avant qu'ils aient fait des victimes.

Ça devait nécessairement l'être encore plus il y a 30 ans.

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