Tenez bon, M. Badawi

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Raif Badawi aurait obtenu la clémence souhaitée que le réveillon en famille se serait passé devant l'hôtel de ville, en repoussant la tradition des cantiques religieux, des tourtières et des cadeaux.

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Au lieu de me conduire à la crèche de Bethléem, pas loin de la mer Morte, l'étoile de la Nativité m'a guidé cette année vers une prison saoudienne bordant la mer Rouge. Jusqu'à la cellule de Raif Badawi.

Cher M. Badawi, je me sentirais mal d'aller célébrer avec mes proches sans avoir pris le temps de vous envoyer un mot d'encouragement.

Vous auriez obtenu la clémence souhaitée que ça aurait été le party de l'année à Sherbrooke. Le réveillon en famille se serait passé devant l'hôtel de ville, en repoussant la tradition des cantiques religieux, des tourtières et du dépouillement de l'arbre de Noël. Je vous jure qu'on aurait veillé tard!

Le bonheur de vos retrouvailles familiales aurait été contagieux. À voir vos enfants ainsi comblés, les nôtres auraient compris que la liberté est le plus beau cadeau qui soit.

Ça ne se passera malheureusement pas ainsi...

Vous allez devoir passer un autre Noël - et combien d'autres encore? - enfermé dans le silence qui vous est infligé comme punition pour avoir seulement osé prétendre que la liberté ne devrait pas être prisonnière et avoir à se conformer à une seule école de pensée.

C'eut été fantastique de célébrer votre victoire après seulement quelques mois d'implication de notre part. Habitués dans nos démocraties à voir basculer le pouvoir politique avec le poids de l'opinion publique, nous avons cru qu'à force d'essuyer des reproches pour ce châtiment abusif et profondément inhumain, vos dirigeants ne tarderaient pas à céder.

C'était mal les connaître. Il n'y a aucun progrès, perceptible du moins. Se livrer à un bombardement de propos méprisants et d'insultes n'arrangerait probablement rien non plus. De toute évidence, ça prendra de la patience.

Cela exigera de la résilience chez vous ainsi que chez vos proches. Malgré cela, tenez bon, M. Badawi. Accrochez-vous à la force du symbole que vous êtes à nos yeux.

L'impatient devient un mercenaire appelant à la révolution par les armes alors que vous êtes plutôt l'incarnation d'une force tranquille. À travers vous vit notre conviction que la voix citoyenne a sa raison d'être, qu'elle finit par porter et que tous les petits gestes viennent à faire une différence. Si vous abandonnez, nous aurons aussi le sentiment d'avoir été vaincus.

Les jours de découragement, prenez appui sur votre femme Ensaf, qui suscite l'admiration partout. Plus nous la croisons dans notre communauté, plus nous apprécions son franc-parler de même que son humilité dans ce même combat pour la liberté.

Légitimement, vous vous inquiétez pour vos enfants. Bien honnêtement, je ne sais pas comment j'arriverais à accepter une aussi longue séparation de mes filles. Cette blessure risquerait de m'anéantir.

Question de vous apporter un peu de réconfort, vous auriez été heureux de voir vos trois enfants s'amuser avec des camarades avant la dernière vigile à l'hôtel de ville de Sherbrooke. Cette vigueur, cette fraîcheur et cette candeur étaient belles à voir.

J'avais auparavant eu l'occasion de converser quelques minutes avec votre fils Doudi, à qui j'ai demandé comment il entendait occuper son congé scolaire des fêtes.

« En me pratiquant au soccer, car je veux aller à la Coupe du monde.»

Avec l'équipe canadienne?

« Non, avec l'Allemagne, pour avoir plus de chances de gagner », qu'il m'a dit.

En plus de vos gènes de battant, M. Badawi, vous avez déjà transmis à vos héritiers la liberté de dire sans craindre de contrarier, le refus de vivre résignés.

Bien qu'ils soient encore jeunes, vos enfants ont de pleines fenêtres ouvertes sur un monde qu'ils pourront découvrir autrement qu'à travers le prisme de l'unicité que vous jugez malsain et que vous avez attaqué de front dans votre pays avec des propos sensés et modérés.

Voilà autant de raisons pour vous de poursuivre la lutte.

L'arrivée de votre famille à Sherbrooke a élargi nos propres regards. Votre cause largement médiatisée au cours de la dernière année nous a nécessairement rendus plus sensibles à ce qui se passe ailleurs dans le monde, aux libertés brimées ainsi qu'aux injustices à dénoncer.

Nous n'oublions pas que votre épouse et vos enfants sont entrés au Canada, puis débarqués à Sherbrooke, avec le même statut de réfugié que les Syriens auxquels nous voulons offrir la sécurité et la liberté, et qu'il faut combattre avec la même conviction le rigorisme religieux appliqué en Arabie saoudite que la barbarie des plus radicaux regroupés sous le drapeau de l'État islamique.

Voilà autant de motivations pour nous de continuer à marcher derrière vous et cela, aussi longtemps que nécessaire. Si le temps met à rude épreuve votre courage, il n'érodera pas notre solidarité.

Si c'est possible là où vous vous trouvez, je vous souhaite, M. Badawi, de passer un heureux Noël.

Que la magie rattachée à cette fête chrétienne n'en fasse pas une religion supérieure aux autres, mais qu'elle nous ouvre plutôt l'esprit aux différences et aux croyances des autres. Qu'elle fasse avancer les valeurs d'égalité et de liberté pour lesquelles vous êtes injustement gardé en captivité.

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