Mordre dans la vie

Bien que sa santé décline lentement, Jean Cameron... (Spectre Média, Maxime Picard)

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Bien que sa santé décline lentement, Jean Cameron (à l'avant-plan à droite) était fidèle au poste au sein des équipes de livraison du Panier de l'espoir, entouré de ses complices Alex Lamontagne, Michel Dubois, Julie Nadeau, Nicolas Comtois, Louis Brien et Luc Comtois.

Spectre Média, Maxime Picard

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Jean Cameron n'aurait pour rien au monde raté la distribution des Paniers de l'espoir. Même s'il sait que son espoir, à lui, s'amenuise chaque jour.

Il n'a plus les jambes du livreur costaud et alerte qu'il a été durant de nombreuses années, qui montait et descendait les escaliers pratiquement au pas de course les bras chargés de denrées alimentaires. Sa contribution est maintenant celle de chauffeur.

« Les gens comblés qui te serrent dans leurs bras, ce bonheur, cette chaleur, j'ai tout ça en mémoire. Je ressens ces émotions même en restant assis dans le camion. Je serai de l'équipe du Panier aussi longtemps que je le pourrai », se promet-il.

Jean a eu 50 ans cette année. Chez la plupart des gens franchissant ce cap, c'est l'addition de la nouvelle dizaine qui pèse lourd. Lui, c'est le premier chiffre, le cinq.

Selon les statistiques publiées par la Société canadienne de la SLA, 80 pour cent des personnes atteintes de cette maladie dégénérative en meurent dans les cinq ans suivant le diagnostic. Dans son cas, le compte à rebours a commencé le 31 octobre 2011.

« Ce ne sont que des statistiques, je ne me sens pas comme quelqu'un qui est sur le point de mourir. Mais quand tu commences ta cinquième année, t'es conscient de cela. Le 31 octobre, ça m'est rentré dans la face : ça pourrait-être mon dernier Noël, mon dernier tour de cadran », me confie-t-il.

Loin d'être abattu, M. Cameron se voit dans la marge, parmi les 10 pour cent de personnes atteintes de la maladie de Lou Gehrig dont la vie se prolonge jusqu'à dix ans

« Le lendemain de l'annonce du médecin, je suis allé au pavillon Youville. Je suis rentré incognito et j'ai marché dans les corridors de tous les étages sans dire à personne qui j'étais et pourquoi j'étais là. Je suis reparti en me disant : y'a pas mal de gens ici qui sont pires que moi. Au lieu de me laisser dériver, j'ai décidé de vivre pleinement. C'est ce que je fais depuis quatre ans ».

Ce n'était qu'un sous-entendu à l'automne 2014 lorsque les frères Pierre, Guy et Jean Cameron ont vendu leur entreprise familiale (Groupe Cameron) au géant américain Terminix.

« Ma maladie a été le gros facteur de cette transaction, je dirais au moins à 75 pour cent. Je n'avais rien exigé. Mes frères ont quelques années de plus que moi et la prise de conscience a été la même pour tous ».

« Quand Jean nous a annoncé la nouvelle du médecin, nous avons pleuré pendant deux semaines. Nous l'encourageons et le soutenons du mieux que nous le pouvons. Sa manière d'aborder les choses est assez inspirante, merci » lui rend comme hommage son frère Pierre.

La jambe droite de Jean est atrophiée. Sa main droite perd en motricité. Ça pourrait hypothéquer la prochaine saison de moto. Mais Jean s'est payé la traite sur sa monture ces dernières années.

« Ma condition se dégrade lentement, moins vite que d'autres. Ça paraît étrange à dire, mais c'est un cadeau de la vie et la vie est trop belle pour m'apitoyer sur mon sort »

Les frères Cameron occupent toujours des postes de gestion pour Terminix. Le mois prochain, Jean tirera sa révérence.

« Dans les derniers trois mois, j'ai été obligé de m'absenter du travail. J'ai dû m'admettre que le téléphone qui sonne sans arrêt, la pression et le stress ne sont rien pour améliorer ma condition. Je quitterai après 33 ans au sein de notre entreprise, heureux et satisfait de ce que nous avons réussi. Accepter son sort, c'est apprendre à composer avec les barrières ».

Les objectifs professionnels ou personnels sur le long terme appartiennent au passé.

« J'ai effectué un voyage extraordinaire avec mon fils l'été dernier. Mon premier souhait était de voir Shawn terminer ses études, tout en espérant qu'il soit recruté par la suite comme joueur de hockey dans une université américaine. Ce rêve est réalisé, nous irons l'installer l'été prochain en prévision de sa saison avec le Rochester Institute of Technology. Je voudrais tenir le coup encore au moins quatre ans pour le voir graduer ».

Outre sa famille et son fils, Jean se sent particulièrement redevable envers son « amie Anne-Marie, qui lui a sauvé la vie ».

Le Sherbrookois a testé l'orthèse robotisée Keego pour faciliter ses déplacements.

« Je suis entré au Carrefour de l'Estrie une fois avec cette allure de RoboCop et les gens m'ont regardé comme un extra-terrestre. Je n'étais pas prêt à cela. Ça ne me dérange pas que les gens me voient traîner de la patte. J'appréhende par contre le jour où la sclérose atteindra les muscles du système digestif et respiratoire et que mon fils ou mes frères vont devoir me gaver. Je vais signer tout ce qui est possible pour qu'à un moment donné je puisse dire, assez c'est assez »

Mais il n'en est pas là. L'instant présent repousse l'inconnu qui est devant.

« Quand je m'arrête dans un resto, au lieu de me plonger dans un journal, je regarde les gens autour de moi. Juste ça, me rend heureux. Quand je partage un repas avec des amis, je vois que pour eux c'est assez mécanique. Moi, je goûte plus qu'avant, j'apprécie plus. La vie, je mords dedans. Je la savoure tous les jours ».

Le cadran des cinq ans remet les pendules à l'heure pas à peu près.

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