Quand la flamme vacille

On sentait Ensaf Haidar fière, mais tourmentée par le... (Spectre Média, Julien Chamberland)

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On sentait Ensaf Haidar fière, mais tourmentée par le coup de fil qu'elle avait reçu quelques heures plus tôt, en pleine nuit.

Spectre Média, Julien Chamberland

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

(SHERBROOKE) Chronique / Ça devait être une belle journée pour Ensaf Haidar. À preuve, toutes les personnes autour d'elles souriaient sur la photo de groupe des 40 récipiendaires ayant reçu à Montréal un prix Hommage pour marquer les 40 ans de la Charte des droits et libertés de la personne.

On sentait Mme Haidar fière, mais tourmentée par le coup de fil qu'elle avait reçu quelques heures plus tôt, en pleine nuit.

C'est ainsi qu'elle a appris par personne interposée que son mari Raif Badawi aurait été envoyé dans un autre pénitencier d'Arabie saoudite, un centre de détention isolé où sont purgées les peines définitives quand tous les recours judiciaires sont épuisés.

Si c'est le cas, il n'y a plus d'espoir d'une révision par la Cour suprême. C'est également la quasi-certitude que la peine d'emprisonnement de dix ans devra être purgée jusqu'au bout et que les coups de fouet reprendront. Sans oublier les dix années supplémentaires de confinement sur le territoire saoudien.

Pas moyen pour elle de valider ça en conversant avec lui. Le désarroi et les larmes vont se perdre dans le désert.

L'information voulant que M. Badawi ait entrepris une grève de la faim est une déduction qu'Ensaf Haidar rattache à une conversation remontant à un mois. En proie au découragement, le blogueur lui avait alors annoncé qu'il cesserait de s'alimenter s'il se retrouvait dans les cellules des « casés ».

« J'ai toujours voulu garder espoir. Avec ces nouvelles, c'est vraiment très, très difficile. Raif est sans doute encore plus ébranlé. Moi, j'ai la chance d'être entourée de ma nouvelle famille, ici à Sherbrooke et au Québec. Mais Raif doit affronter tout cela seul », livre la jeune maman.

C'est quasiment un miracle que cette femme toute menue tienne encore le coup, qu'elle soit encore debout.

« J'aimerais pouvoir amener Raif à changer d'idée, à ne pas risquer sa santé dans une grève de la faim. Je ne sais pas si j'y parviendrai si jamais je réussis à lui parler ».

Mme Haidar n'aura pas le temps de s'apitoyer longtemps, car elle repart samedi, cette fois pour l'Allemagne où elle recevra au nom de son mari, mercredi prochain, le prix Sakharov que le Parlement européen remet afin de promouvoir la liberté d'esprit.

Elle essaiera de rebondir une fois de plus sur cette autre tribune internationale pour tenter d'infléchir la monarchie qui fait la sourde oreille aux reproches du monde entier.

« Le prix Sakharov va peut-être créer une autre vague susceptible d'influencer le roi Salman. Du moins, j'espère ».

Y'a des jours que la flamme vacille, que la déception mine les forces. Mais la flamme n'est pas complètement éteinte, elle brûle encore et le slameur David Goudreault lui a redonné de la vigueur durant la 50e vigile sherbrookoise.

Tous en vigie, comme toi

on tient bon

Espérant te voir poindre

à l'horizon

En ton nom, on bat du coeur

et du tambour.

En hommage à un homme fier

Un homme droit, un frère.

Raif, notre hiver est moins

froidque leur désert

Allez, viens-t'en, on t'attend!

Visiblement épuisée par sa journée, Ensaf Haidar combattait l'humidité qui la transperçait en se passant les mains au-dessus de sa bougie. Comme toujours prenaient place à ses côtés ses trois enfants, rayonnants, qui entendent et qui décodent sans doute un peu plus chaque jour, mais qui ne montrent aucun signe d'abattement.

Justin Trudeau, qui avait rencontré Ensaf Haidar avant de devenir premier ministre, n'a pas encore répondu à sa demande d'accorder un sauf-conduit à son mari.

« Je ne suis pas insensible à cela, le premier ministre non plus. Je vous assure que nous en parlons régulièrement et que nous agissons. Par définition, les représentations diplomatiques se font discrètement, pas publiquement. Ça n'améliorerait en rien le sort de M. Badawi d'agir autrement » a commenté la ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau.

À l'hôtel de ville, le maire Bernard Sévigny a renouvelé son appui à la famille Badawi, parfaitement conscient que le temps pourrait venir qu'à manquer.

« Amnistie internationale appelle à la prudence tant que les faits allégués ne peuvent être vérifiés et je pense que c'est la meilleure approche à prendre. La pression est maintenue puisque c'est assurément l'un des cas les plus médiatisés sur la planète. Souhaitons que les efforts finissent par porter », de dire M. Sévigny.

On gueule fort contre nos dirigeants, mais nous sommes privilégiés de ne pas vivre dans le désert de la liberté de pensée.

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