L'exploitation honteuse du désespoir

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

En août 2012, le corps inanimé d'un petit Roumain a été retrouvé aux premières lueurs du jour, face contre terre, au Memorial Park Weir du lac Memphrémagog, la plage publique la plus proche de la frontière américaine.

Quelques heures auparavant, sur la recommandation de passeurs, sa famille s'était embarquée sur un rafiot à Newport, au Vermont, croyant pouvoir franchir les quelques kilomètres les séparant du Canada. L'embarcation de fortune a chaviré, le bambin s'est noyé. Mais on ne l'a pas su.

Comment ça, on ne l'a pas su? Ça se peut pas qu'une pareille tragédie passe inaperçue. Ça ferait de nous une gang de sans-coeur.

Vous avez raison, si c'était arrivé, le monde entier en aurait été informé. Peut-être même qu'on aurait appris que la tante du bambin l'attendait au quai fédéral de Magog avec le vélo dont il rêvait...

Aurait-ce été assez horrible et émouvant comme drame pour provoquer un courant de sympathie envers les Roms, ces Européens en itinérance dont personne ne veut et qui avaient découvert une faille à notre frontière?

Vous vous souvenez de l'épisode de 2012, des vagues successives d'immigrants - des Roumains pour la plupart - entrés illégalement au Canada par Stanstead avec une carte routière qui leur pointait le poste de police le plus près où aller baragouiner en anglais cette phrase apprise par coeur : nous sommes des réfugiés, nous demandons l'asile politique au Canada.

Comme il y a eu 306 requérants du statut de réfugiés dans le secteur de Stanstead en 2012, ce «fléau» a fait l'objet d'une couverture médiatique nationale. L'installation d'une barrière métallique pour bloquer les véhicules qui passaient auparavant à la frontière sans s'arrêter et le renforcement de certaines lois fédérales ont vraisemblablement suffi à l'endiguer puisqu'on ne recense que 15 cas depuis le début de l'année 2015.

Nous auriez-vous vus à devoir construire en Estrie un camp de réfugiés pouvant accueillir 55 000 personnes, comme la Turquie l'a fait sur son territoire aux abords de la ville syrienne d'Alep, que la population locale a fuie sous la menace de tyrans? Même là, en Turquie, c'est nettement insuffisant. Ça aurait pris 10 , 20 , 100 sites comme ceux-là pour offrir des conditions de vie décentes aux réfugiés empilés les uns sur les autres depuis quelques années.

Les Roumains débarqués chez nous avaient été guidés par des passeurs qui exploitaient le lucratif commerce de la «contrebande humaine». De semblables agents de voyage organisent les traversées périlleuses au large de la Turquie en vendant la terre promise.

Comme aucun Roumain n'est mort en chemin avant d'arriver au Canada, y'avait pas d'histoire à raconter, de désespoir à exposer. Compter le nombre de passages illégaux nous a suffi.

C'est un peu hypocrite, non?

J'entends vos protestations : tu ne vas quand même pas comparer l'errance d'une bande de gitans aux 4 millions de Syriens en exil pour échapper à la furie d'un dictateur (Bachard el-Assad) et aux terroristes religieux?

Y'a évidemment disproportion dans le nombre de personnes en migration, sans domicile fixe, mais c'est le même espoir d'atterrir quelque part, peu importe où, pourvu qu'on puisse y vivre sans être constamment pourchassé par la peur.

Le plus troublant, c'est qu'ils soient 300 ou 3 000 000 d'humains en détresse, cette misère est banalisée, confiée à la bureaucratie internationale dont les appels à l'aide sont ignorés. Ça prend le cadavre d'un enfant pour briser l'indifférence.

C'est hypocrite, pas à peu près.

C'est trop facile de tenir nos dirigeants responsables de notre manque de sensibilité. Combien d'entre nous se sont plaints de ne pas avoir entendu suffisamment parler des préoccupations humanitaires du Canada avant de voir la photo du petit Aylan? La campagne fédérale battait pourtant son plein depuis un mois.

Bien sûr que nous devons faire plus, mais quoi de plus?

Il faut surtout que notre engagement soit durable. C'est un de nos premiers devoirs pour rejeter la récupération honteuse du désespoir dont nous sommes témoins depuis quelques jours.

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