Quand les messagers sont menottés

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

Ma belle-famille a longtemps habité dans la municipalité frontalière d'East Hereford, dans une maison adossée au New Hampshire. Changer de pays n'était pour moi que changer d'itinéraire pour emprunter une meilleure route quand j'allais la visiter.

Rouler quelques kilomètres aux États-Unis avant de revenir au Canada n'était qu'une formalité, une banalité. Ces expériences répétées avaient conditionné mon esprit de voyageur.

Depuis un an, ma perception n'est cependant plus la même. Quand un douanier canadien me rend mes papiers, au terme d'un court séjour en Nouvelle-Angleterre ou en provenance d'une destination plus éloignée, j'ai dès lors le sentiment d'être rentré à la maison. J'apprécie davantage le retour dans ma terre de liberté.

Quitter les États-Unis, ce n'est évidemment pas revenir de la Syrie où les autorités cautionnent des purges religieuses épouvantables et où 15 journalistes sont morts l'an dernier. Ce n'est pas non plus sortir de l'Ukraine, où l'on tue et l'on pille sans réussir à vraiment sans trop savoir qui fomente et qui ment.

Ma prise de conscience est plutôt l'effet Badawi!

Depuis que j'ai entendu parler du châtiment imposé au blogueur Raif Badawi pour des opinions pourtant modérées, depuis que j'ai rencontré Ensaf Haidar qui vit avec ses trois enfants d'espoir que son mari vienne un jour les retrouver à Sherbrooke, depuis que j'ai échangé avec Samar Badawi, elle aussi brimée par le régime autoritaire d'Arabie saoudite avec l'emprisonnement de son mari ayant été l'avocat de son frère Raif, j'ai pris la pleine mesure de mon privilège de vivre et d'être journaliste au Canada.

Si je ne suis pas d'accord, j'ai le droit de critiquer. Personne ne m'empêche de fouiller et de rapporter des prétentions contraires à celles véhiculées par les autorités.

La vérité ne peut m'être cachée sous prétexte que le droit de parole n'appartient qu'au cercle restreint des décideurs.

Le combat de Raif Badawi étant devenu le nôtre, c'est rassurant pour nous comme pour ses proches de constater, comme ce fut le cas encore hier, qu'un autre vendredi est passé sans qu'il ne soit fouetté de nouveau. Sauf qu'il demeure incarcéré. Son beau-frère, aussi. Les Canadiens ne doivent pas cesser de protester.

Sans toutefois négliger de le faire pour quiconque est ainsi bâillonné. De la même façon, il faut dénoncer la peine d'emprisonnement de deux ans qui vient d'être imposée en Swaziland au rédacteur en chef du magazine The Nation ainsi qu'à son procureur, impliqué dans la défense des droits de l'Homme.

En février, le magazine a dénoncé la détention d'un inspecteur gouvernemental ayant intercepté le conducteur du véhicule de fonction d'un juge. L'homme qui tenait le volant n'avait pas de permis.

Le journaliste a perçu cette sanction à l'encontre de l'inspecteur comme un abus d'autorité soulevant des doutes sur l'indépendance du pouvoir judiciaire.

« La peine que ce tribunal rend est censée avoir un effet dissuasif pour les personnes accusées, et surtout d'autres journalistes d'esprit qui partagent les mêmes avis », a riposté le juge de ce petit pays voisin de l'Afrique du Sud.

Ici, semblable questionnement ne peut conduire à la prison. Les personnes s'estimant victimes d'opinions calomnieuses, vexatoires ou diffamatoires doivent s'adresser à la cour civile.

L'Arabie saoudite et le Swaziland sont à des dizaines de milliers de kilomètres, loin de nos réalités. C'est vrai. Mais la volonté de vouloir menotter les journalistes se manifeste ici aussi.

Des gestes inacceptables ont été posés au Québec lors de récentes manifestations étudiantes alors que des contestataires ont bousculé des journalistes pour les éloigner. Derrière ces gestes d'intimidation se profile un réel danger.

Puisqu'ils critiquent eux-mêmes, les journalistes doivent s'attendre à être critiqués. Le droit de réplique est aussi un principe fondamental de la liberté d'expression.

Par contre, se poser en arbitre et causer entrave au travail des journalistes en s'arrogeant le droit de trier parmi le lot seulement ceux qui sont susceptibles d'appuyer nos prétentions, c'est malsain. Très malsain.

Agir ainsi équivaut à promouvoir la pensée unique, à imposer un monopole des idées et à exercer une forme de dictature.

Ne laissons pas ces déviances se répandre chez nous. N'ignorons pas non plus le risque qu'elles représentent.

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