Le chaos

C'est fou, on voit naître les ouragans dans nos salons, on suit leur... (La Presse Canadienne)

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<p>Luc Larochelle</p>
Luc Larochelle
La Tribune

C'est fou, on voit naître les ouragans dans nos salons, on suit leur trajectoire de jour en jour pour ne pas être pris au dépourvu s'ils bifurquent vers le nord alors que deux déséquilibrés nous prennent par surprise et trouvent le moyen de foutre le bordel dans tout le pays.

Nous venons de vivre une semaine déstabilisante et bouleversante.

Bien que préoccupants, les événements des derniers jours ne représentent toutefois qu'une faible secousse à l'échelle du terrorisme international. Si le kamikaze qui s'est pointé sur la colline parlementaire en étant prêt à y laisser sa peau avait porté une veste bourrée d'explosifs, les pertes humaines auraient été beaucoup plus lourdes. La commotion collective nettement plus douloureuse.

Souhaitons ne jamais vivre ce jour-là.

J'ai moins porté attention aux experts militaires et en renseignements qu'aux psychologues durant la couverture des événements de la semaine. Pas que les premiers soient impertinents. Au contraire, ils tiennent des propos réfléchis, leurs analyses sont cartésiennes, ils nous vulgarisent en quelques minutes des plans complexes et savamment préparés.

C'est plus décousu avec les psychologues, portés à nous décrire le désordre, à nous orienter vers plusieurs pistes en même temps, sans savoir eux-mêmes laquelle privilégier. Cou'donc, psy, cet ouragan était prévisible ou pas?

Alors qu'on attend une position tranchée, arrive cette réponse fleuve : comme dans l'irrationnel, il y a peu de certitudes....

Tu repars avec le psy pour une autre demi-heure de suppositions.

Sauf qu'au lieu de te rassasier avec du prêt-à-digérer, il te creuse l'appétit. T'en veux plus, sans nécessairement être prêt à avaler n'importe quoi : n'essaie pas de me convaincre, psy, que les gens autour du tueur ne pouvaient pas l'empêcher de semer la destruction en mettant à exécution ses sombres desseins?

Comme le psy n'en finit plus de dire ni oui ni non, tu décroches. Tu pars à la recherche de quelqu'un qui puisse vraiment t'éclairer.

«Nous n'avons aucune explication à offrir. Je suis en colère contre notre fils, je ne comprends pas, et une partie de moi-même veut le détester en ce moment», a transmis par voie de communiqué Susan Bibeau pour exprimer ses plus sincères sympathies à la famille du soldat abattu mercredi matin à Ottawa.

Mme Bibeau était sans nouvelles de son fils depuis 5 ans. Ils se seraient revus brièvement le temps d'un dîner la semaine dernière et puis bang, le grand Michael, habité par un esprit de vengeance et animé semble-t-il par sa dévotion à Allah, part en guerre tout seul.

Il tue un homme, répand la frayeur dans le Parlement, mais tombe rapidement au combat. Ne laissant que la honte en héritage à ses parents.

«Nous nous excusons pour toute la douleur, l'effroi et le chaos que notre fils a créés», ont exprimé les parents consternés.

On se rabat sur un spécialiste en protection policière, un imam ou sur un psy pour essayer de comprendre cette dualité?

Pas besoin. Chacun de nous est à même d'animer le premier tour de table : c'est contre-nature, totalement incompréhensible. Car, il n'est rien de plus précieux sur terre que la relation avec un enfant.

On l'enveloppe à la naissance de chaleur et de tendresse. On se prive pour être certain qu'il ne manque de rien.

On se reconnait en lui. Chaque marque de progrès chez lui nous stimule. On pleure de joie ses réussites, de peine ses déceptions.

On veut que cette symbiose dure toute la vie et on prend pour acquis que ce sera le cas. Jusqu'au matin où le chaos s'installe, que les repères disparaissent, qu'un enfant (ou un parent) s'égare en empruntant d'autres chemins. Et Dieu sait qu'il y en a, de nos jours, des voies nouvelles à explorer, des inconnus à découvrir et à fréquenter. Avec le risque que, soudainement, le bonheur que recherche l'autre ne soit plus le nôtre.

La boussole pointe actuellement vers la religion. Vers les radicaux de l'islam. Pourtant, quand un psy défile l'atlas des chemins sinueux et dangereux dans lesquels n'importe lequel d'entre nous peut se perdre, il y en a plus que cela. Ça n'en finit plus. Tu t'embarques pour un tour du monde.

Ça gruge du temps, mais c'est ce que j'apprécie. Ça m'aide à voir plus loin que mon nez. À comprendre et à accepter que le chaos, l'irrationnel qui bouscule nos certitudes, est une menace qui ne tient pas qu'à une centaine sympathisants de l'État islamique, profilés et surveillés par la GRC.

Le chaos était au Canada avant cette semaine et il n'est pas prêt d'en sortir. Il ne s'alimente pas non plus d'une seule cause.

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