Moi, muzungu!

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Quelque part sur les rives du lac Bunyonyi, en Ouganda, on ne passe pas inaperçu quand on marche sur un de ces chemins de terre. Les enfants nous aperçoivent et courent à notre rencontre en criant «muzungu!».

La Tribune, Jonathan Custeau

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CHRONIQUE / Muzungu! Muzungu! Les cris émanent d'un surplomb, au-dessus du chemin de terre sur lequel je m'étais engagé à pied. Les voix des enfants sont perceptibles avant même qu'on puisse apercevoir des petites binettes.

Le muzungu en question, c'est moi. C'est l'étranger qui se promène en Afrique de l'Est. Si la définition du terme varie un peu d'une personne à l'autre, c'est essentiellement le sens qu'on lui donne. Le muzungu, c'était autrefois un voyageur, quelqu'un qui n'était que de passage. Il était souvent blanc, mais il est aujourd'hui de la couleur des étrangers qui foulent le sol africain. L'Amérique du Sud a ses gringos, l'Afrique a ses muzungus.

Quand on entend les enfants crier, comme pour ameuter le village de la venue d'un étranger, comme c'était le cas ce jour-là quelque part sur la rive du lac Bunyonyi, en Ouganda, on voit paraître un groupuscule qui court vers nous, au bout du chemin. Ces mêmes enfants s'élancent à notre rencontre. Ou ils demeurent sagement en retrait, timides, pour nous observer.

Quand on passe à leur hauteur, ils essaient parfois de nous prendre par la main, décident de marcher avec nous. On ne s'inquiète pas que les enfants prennent la main d'un étranger et parcourent quelques centaines de mètres avec lui. 

On avait aussi prévenu de l'arrivée du muzungu dans un petit bidonville de Kigali, au Rwanda. Le regroupement de maisons de fortune était situé à un jet de pierre de l'appartement où je logeais, chez des amis. J'ai choisi de m'y rendre pour explorer le voisinage, parce que la route le traversait.

Là encore, j'ai provoqué l'attroupement. Ceux qui connaissent l'anglais demandent systématiquement comment nous allons. Souvent, ils demandent notre nom aussi. Et vient le traditionnel «Give me money!» Aussi directement que ça. Il faut l'avouer, ça brise un peu la magie. Sauf qu'ils n'insistent pas outre mesure quand on leur répond par la négative.

Y'a pas de doute, quand on s'aventure dans un bidonville, on détone. Il ne faut pas s'en étonner. Les regards nous scrutent. Les enfants et les adolescents s'amusent de notre passage. Les adultes, eux, demeurent plus souvent en retrait.

Toujours au Rwanda, à Kinigi, ce sont les jeunes adultes ou les adolescents qui engagent la conversation. Ils pratiquent leur anglais en nous guidant à travers leur village. Et vous, votre sport préféré, c'est quoi? Vient la demande de contribuer à l'achat d'un ballon de soccer pour le village. Parce que là, leur sport préféré, c'est le soccer. Mais on nous prévient bien, dans les activités touristiques, que de donner aux jeunes villageois les encourage à abandonner l'école pour chercher à obtenir de l'argent des touristes. Encore une fois, si on veut bien faire, on refusera de donner.

Dans les villages aux environs de Kinigi, au... (La Tribune, Jonathan Custeau) - image 2.0

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Dans les villages aux environs de Kinigi, au Rwanda, ce sont les adolescents et les jeunes adultes qui nous remarquent et qui cherchent, entre autres, à pratiquer leur anglais.

La Tribune, Jonathan Custeau

Le muzungu, il effraie toutefois les jeunes enfants. Dans les matatus, ces bus partagés où on entasse une vingtaine de personnes, en Ouganda, l'étranger ne passe jamais inaperçu. On nous voit arriver, avec notre gros bagage, et on attend de voir notre tronche quand nous serons compactés entre deux autres passagers. On prend place et on ne bouge plus de tout le trajet. Pas de place.

Le muzungu dans le matatu, il est amusant jusqu'à ce qu'il interagisse avec un tout-petit, posé sur les genoux de sa mère. Oubliez les trucs qui font sourire la marmaille à coup sûr au Québec. Le gamin, il voit un visage étrange, étranger, et n'entend pas à rire. Viennent des larmes qui se réactiveront chaque fois qu'on posera les yeux sur lui. Et il faut voir les parents essayer de les rassurer en les assurant qu'il n'y a pas de raisons d'avoir peur. 

Qu'on le veuille ou non, on se sent un peu différents et les têtes qui se tournent sur notre passage nous le rappellent. Et c'est très bien comme ça. Il n'y a pas de mal à se retrouver de l'autre côté de la lorgnette, à faire partie d'une minorité. Surtout, on apprécie les efforts sincères pour nous permettre d'être à l'aise.

Enfin, le muzungu, il fait parfois l'objet de séances de photos impromptues. C'était particulièrement le cas près de la frontière du Rwanda et du Congo, à Gisenyi, où les jeunes Congolais s'aventurent pour une journée. En grand groupe, ils s'élancent et demandent à tirer un cliché. Puis un second. Puis, individuellement avec chacun des individus.

Ils sont tous bien gentils, mais il y a probablement de quoi froncer les sourcils quand l'un d'entre eux accélère le pas pour marcher devant nous, dans la rue, et qu'il multiplie les égoportraits en nous incluant toujours dans son cadrage.

C'est quand on croit finalement passer inaperçu qu'un nouveau groupe s'exclamera «Muzungu!» et que le manège reprendra.

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com




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