L'après 11 septembre

Je n'ai jamais vu la ligne d'horizon de... (La Tribune, Jonathan Custeau)

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Je n'ai jamais vu la ligne d'horizon de New York avec ses tours jumelles.

La Tribune, Jonathan Custeau

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CHRONIQUE / Il était une fois une époque où l'on pouvait franchir la sécurité des aéroports avec un lapin dans le chapeau et des ciseaux dans le manteau. Une époque où on ne nous faisait pas chier parce qu'on transportait 107 ml de crème à raser dans notre bagage à main. Une époque où les liquides étaient jugés inoffensifs, dans les aéroports, même s'ils n'étaient pas consignés dans un petit sac de plastique.

Cette époque est non seulement révolue, mais je ne l'ai pas connue. J'ai toujours voyagé dans l'après 11 septembre, dans cet univers de paranoïa constante qui nous fait scruter le voisin comme si tout le monde avait le dessein de se faire exploser à 40 000 pieds d'altitude.

On dit le 11 septembre, comme ça, sans préciser l'année, parce que ça va de soi qu'on parle de 2001. On parle des images marquantes des avions de ligne réduisant deux énormes tours à la poussière. On parle du jour où le monde d'aujourd'hui a commencé.

J'étais déçu un brin de ne pas avoir vu le New York d'avant. Celui de l'insouciance, de la vie effrénée qui se heurte à des pluies de confettis imaginaires parce que Broadway et Times Square évoquent une magie quasi permanente. New York, c'est le piano géant du FAO Schwartz, dans Big, c'est l'appartement des six complices de Friends, c'est deux tours jumelles symbolisant la domination américaine.

Quand j'y suis allé, six ans après les attentats, New York, c'était la sécurité extrême, les hélicoptères qui patrouillaient dans le ciel encore triste, la nervosité pour chaque bruit rappelant une détonation. New York, c'était la paranoïa de tous ceux qui portent la barbe, de tous ceux qui s'étaient un peu trop fait bronzer. C'était deux immenses cratères comme des plaies encore vives. C'était le visage de ces gens qui ravalaient encore leur tristesse en prétendant être passés à autre chose.

L'après 11 septembre, c'était mettre tous les Indiens, tous les Marocains, tous les Maghrébins dans un même grand panier de haine. Juste parce que. Au nom de la sécurité. Et de la peur. Ça marche bien la peur. Même quand ça n'a rien à voir.

C'est pour ça qu'à l'aéroport Charles-De Gaulle, une fois, ils se sont permis des fouilles « aléatoires ». Aléatoires comme dans le bagage du monsieur au turban, de la dame voilée, du gars qui porte la djellaba. Je n'ai pas été inquiété.

Ça marche, la peur. Parce que les Marocains, les Indiens et les Maghrébins n'ont rien à voir avec rien. On les catégorisait à tort. Et on le fait encore.

On s'est pourtant habitué à bien calculer la quantité de liquide qu'on apporte. Parce qu'un millilitre de trop signifie danger. Ouhhhhh! 101 ml de Purell. Mais si on transporte deux contenants de 100 ml? Pas de problème! Il reste que je ne m'obstine pas quand il est question de sécurité.

On s'est habitué à retirer les chaussures devant le monsieur qui ne sourit pas. À se faire scanner de haut en bas par une machine qui révèle ce que cachent nos vêtements.

On s'est habitué à ce que le mot bombe soit banni des aéroports.

On s'est habitué à avoir peur, à penser que voyager pouvait nous tuer, dans l'avion, à l'aéroport, ou attablé dans un café. On a commencé à se méfier de l'autre, même quand on le visite chez lui, comme s'il nous attendait pour faire du mal.

Il y a pourtant du danger partout, depuis toujours, dans les contrées éloignées. Certains chauffeurs d'autobus, au Pérou, conduisent comme s'ils étaient endormis au volant en permanence. J'ai gardé ma ceinture bouclée serrée. Les trains, en Inde, sont bondés et font parfois l'objet de catastrophes en raison du faible entretien. Les routes de la Chine sont le théâtre de nombreux accidents mortels.

On ne parle même pas des mines antipersonnel qui nous empêchent d'explorer les champs au Cambodge ou en Bosnie Herzégovine. On ne parle pas des mélanges alcooliques toxiques qu'on sert aux touristes en Thaïlande.

Le 11 septembre 2001, c'était le début de ce qui se produit aujourd'hui au quotidien. C'était le premier Charlie Hebdo, le premier Bataclan. C'était la fin de l'innocence, égarée tellement loin qu'on ne se souvient déjà plus avec précision de la date des attentats de Bruxelles. On ne s'émeut pourtant pas plus des bombes qui pleuvent sur la Turquie. On ne se rappelle même plus le conflit qui anime toujours l'Ukraine. On a connu l'horreur, chez le voisin, mais on se fout encore éperdument de l'autre.

Il y a quinze ans, ce sont bien plus que deux tours bétonnées qui ont tremblé. C'est l'Occident au complet qui a changé.

Mais ces attentats ne sont pas venus à bout de mon envie de voir le monde. De tendre la main à l'étranger. De voir les différences, de comprendre les religions, d'accepter que ma vérité n'est pas forcément celle des autres.

Je veux voir le monde. Celui qu'on s'efforce de détruire pour les mauvaises raisons. Celui qu'on transforme pour les mauvaises raisons. Celui où on m'invite à la mosquée sans me traiter d'infidèle, où on ne se gênera pas pour me montrer comment prier Bouddha. Parce que le monde, le vrai, il veut partager, il veut comprendre. Il tolère.

Le vrai monde, il est beau. Il pleure les victimes du 11 septembre comme celles que la Syrie enterre chaque jour. Le vrai monde ne veut surtout jamais revoir de 11 septembre 2001.

Suivez mes aventures au

www.jonathancusteau.com

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