À propos des sentiers battus

Le pont Charles, à Prague, est très populaire... (La Tribune, Jonathan Custeau)

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Le pont Charles, à Prague, est très populaire auprès des touristes. Il ne s'agit pas d'une raison pour le bouder

La Tribune, Jonathan Custeau

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(Sherbrooke) Je n'aime pas les gens prétentieux. Je n'aime pas ceux qui détestent tout ce qui est populaire simplement parce que c'est populaire, ceux qui croient qu'être unique signifie être le seul à aimer ce qu'ils aiment. Parce que dès que quelqu'un d'autre pense comme eux, ark, ce n'est forcément plus bon.

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Visiter des villes qui ne sont pas développées pour le tourisme, comme Loikaw en Birmanie, c'est mettre à l'épreuve son système D.

La Tribune, Jonathan Custeau

Il y a un peu beaucoup de cette hypocrisie dans le monde du voyage. Vous aurez deviné : ça me tape. L'Europe? Le Mexique? La République dominicaine? Tout le monde y va, alors pourquoi s'y rendre?

C'est précisément le genre de question qui me dépasse. Le pont Charles, à Prague, le Colisée, à Rome, les ruines du mur de Berlin et la Sagrada Familia à Barcelone ont été vus par des millions de touristes. Idem pour Chichen Iza ou les ruines de Tulum au Mexique. Pis après?

Ces attraits sont ce qu'on appelle « les sentiers battus », ceux qui ont vu défiler des générations d'explorateurs. Dans certains cas, particulièrement en Europe, les sentiers sont tellement battus qu'on sent les ornières dans les escaliers de pierres qu'on gravit. Dans d'autres, comme sur le chemin menant au Machu Picchu au Pérou, on limite parfois le nombre d'entrées pour éviter de précipiter la détérioration du site.

Je suis parti au Mexique l'automne dernier, à la grande surprise de plusieurs, qui croyaient la destination trop touristique pour moi. Je ne voyage pas pour être différent. Je ne m'achète pas des billets d'avion dans l'espoir qu'on me demande : « Hein? C'est où ce pays-là? » J'ai envie de voir le monde et je me fous que le reste de la planète soit passé avant moi. Je voudrai voir les pyramides d'Égypte tant qu'elles ne se seront pas tenues là, devant mes yeux.

Je fuis donc ceux qui se vantent d'être bien meilleurs parce que « eux », ils connaissent la vraie valeur du voyage. Parce que « eux », ils font du camping au Kirghizistan et dorment chez l'habitant dans un obscur patelin à Oman. Bravo! Applaudissements au ralenti. Mais quand on dira à tout le monde que c'est un secret bien gardé, le Kirghizistan, on viendra justement d'éventer ce dit secret.

Parce que toute opinion mérite des nuances, je confirme que je serai le premier à fuir les foules. Pas pour être original ou parce que je n'aime pas le populaire. Parce que moi, je n'aime pas qu'on me souffle dans le cou et qu'on me marche sur les talons quand j'essaie de savourer le moment présent. Je veux voir le Louvre, mais pas quand ils sont 40 à se tenir entre moi et le tableau que j'aperçois au loin.

Comme je n'irai pas voir le plus récent Blockbuster le jour de sa sortie au cinéma, préférant attendre quelques semaines pour profiter d'une salle à moitié vide, j'irai voir le Taj Mahal, en Inde, en dehors des heures d'affluence. Je serai le premier à dire, un peu à la blague, que le pire défaut de Prague, ce sont les touristes. Parce que c'est bête un touriste. Et je m'inclus dans le lot. Ça court à gauche, à droite, et ça essaie de tout voir sans réaliser que ça perturbe le doux chuchotement du quotidien de la population locale. Ça traverse la rue sans regarder et ça s'attend à ne pas se faire frapper. « Scusez, on ne savait pas. On est en visite. » Comme si ça excusait tout.

C'est bien normal, c'est tout naturel, quand je m'échoue dans un parc pour regarder passer le temps en même temps que la vie, je veux voir la mémé qui nourrit les oiseaux. Je veux voir l'homme pressé qui se rend au travail la cravate au vent. Je veux voir les amoureux qui en sont à leur premier rendez-vous. Ce que je ne veux pas, ce sont vingt touristes avec l'appareil au cou.

Les sentiers battus, ils ont donc ce grand défaut : celui d'être parfois dénaturés par les hordes qui les ont pris d'assaut. J'aime mieux manger au bistro local, même s'il sert un plat de pâtes tout à fait normal, plutôt que de m'arrêter au Starbucks, qu'on a implanté parce que les touristes le demandaient. J'aime mieux payer un prix raisonnable pour mon sandwich plutôt que de voir les factures dopées purement pour qu'on puisse profiter des étrangers.

Surtout, je refuse qu'on me confine dans une cage à poules, un quartier bâti sur mesure pour les voyageurs, parce qu'on m'impose ce que je devrais voir ou parce qu'on veut me faire sentir comme à la maison. Ces sentiers battus là, c'est vrai, ils dépriment un tantinet. Il y a quand même une différence entre les lieux très fréquentés et les autres, purement artificiels.

Je n'en ai donc pas contre ceux qui prennent la clé des champs pour s'évader des circuits touristiques, mais contre ceux qui prétendent détenir la vérité justement parce qu'ils ont pris le champ.

En Birmanie, après avoir foulé le circuit traditionnel de Yangon, Bagan et du lac Inle, je me suis rendu à Loikaw, où il n'y a véritablement pas grand-chose à voir, sauf peut-être un temple sur un gros rocher et des femmes girafes qui ont déjà vu passer bien d'autres touristes. J'ai galéré un peu pour l'hébergement, pour manger aussi, mais j'ai vu un autre visage de la Birmanie.

J'ai la curiosité de découvrir des villes dont je n'ai jamais entendu parler avant, mais je me fous de savoir combien ont laissé leur empreinte sur le chemin avant moi. Voyager n'est pas une compétition. Sentiers battus ou pas, l'important, ce n'est pas d'être original, mais de laisser tomber les oeillères.

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com

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