Comme un pied

Un peu à l'écart de l'action, à Khajuraho,... (La Tribune, Jonathan Custeau)

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Un peu à l'écart de l'action, à Khajuraho, les enfants s'amusaient avec des bicyclettes trop grandes pour eux, un complexe de temples du patrimoine de l'UNESCO en toile de fond.

La Tribune, Jonathan Custeau

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(Sherbrooke) Khajuraho, quelque part dans le nord de l'Inde, attire les touristes pour les temples du kama sutra. Le complexe, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, peut être visité facilement en une demi-journée. On entre, on sort et on zappe.

L'Inde est un pays énorme. On dispose toujours de trop peu de temps pour l'explorer, pour s'attarder, si bien qu'on se bâtit sans peine un itinéraire sous forme de liste à cocher. On peut aisément voir les temples de Khajuraho sans visiter le reste de la ville ou faire la visite du Taj Mahal sans voir Agra.

Si je ne me suis pas attardé plus qu'il ne le faut à Khajuraho, si je ne saurais vous énumérer les bonnes adresses pour y boire un lassi ou pour y louer une motocyclette, j'ai quand même mis le temps qu'il fallait pour m'éloigner du petit centre touristique, où sont regroupés quelques hôtels et restaurants.

J'étais arrivé en Inde depuis moins d'une semaine. Déjà, la moitié du pays m'avait abordé pour m'offrir ses services, pour me demander mon nom ou pour quémander un peu d'argent.

J'exagère. Mais c'est un peu la réalité dans plusieurs pays d'Asie. On vous interpelle, on vous demande où vous voulez aller et on vous y emmène en chargeant le plus haut prix que vous êtes prêt à payer. Vous n'aimez pas négocier? Probablement que le chauffeur vous toisera, une fois la course terminée, et il est possible que vous regrettiez de ne pas avoir pris d'entente avant le départ. Difficile de négocier quand le service a déjà été rendu.

Et il y a tous ces autres, qui veulent pratiquer leur anglais, qui veulent savoir d'où vous venez, qui connaissent justement quelqu'un vivant dans la banlieue de Montréal ou de Toronto.

On ne veut pas être malpoli et on lance la conversation. Mais on perd un temps fou si on accorde la même importance à tous ceux qui lancent un « hey » vigoureux en notre direction.

Ce jour-là, j'avais mis mes oeillères et je prétendais ne plus rien entendre. Passer son chemin, souvent, suffit pour que le message soit clair.

Mais pas pour lui. Lui, il marchait à ma suite, posait des questions, alimentait son propre soliloque. Mon impolitesse ayant ses limites, je lui répondais fermement sans ouvrir la moindre porte à la conversation.

Où vais-je? Nulle part. Je marche, point.

Peut-il pratiquer son anglais avec moi? Oui, mais je ne fais que marcher. Je ne vais nulle part.

Il ne demandera pas d'argent, c'est promis.

La foi en l'être humain est grande. Et cet accord sur la valeur de nos pourparlers m'apparaissait plus que clair.

J'ai oublié le nom de cet homme, qui m'a entraîné vers des ruines un peu à l'écart de l'action, près d'un champ en fleurs, tout nimbé de jaune qu'il était. Les enfants s'amusaient sur des bicyclettes trop grandes pour eux dans un calme saisissant, pourtant à une centaine de mètres de la frénésie du village.

Sur un horizon qui marquait la fin du champ, un horizon assez près pour qu'on puisse presque le toucher, se dessinait de petites cabanes de fortune. Rien de comparable avec les structures de béton plus luxueuses du centre de la ville.

C'est là qu'il vivait. Avec ses quatre enfants.

L'homme avait les traits tirés, les dents effritées. Il était habillé de haillons et ses mains n'avaient probablement pas été lavées depuis des jours.

Lui, il était de la caste inférieure, de ceux qu'on n'approche pas, qu'on ne touche pas, à moins d'être soi-même parmi les moins fortunés. On compare la caste supérieure à la tête alors que ceux qui logent au bas de l'échelle sont les pieds. Et on ne touche pas aux pieds. Jamais.

Lui, il était un « pied ».

Je présumais que ses rides avaient mis au moins 40 ans à se creuser. Et pas 40 ans comme chez nous. 40 ans de misère. Parce que la misère, ça use. Mais il avait à peine la trentaine. La trentaine usée par les inégalités de la vie.

Cet homme n'avait rien d'agressif et était réduit à quêter pour nourrir sa famille. Je réalisais néanmoins que je tranchais dans le décor et que rien n'assurait ma protection dans cette parcelle de nulle part.

Quand j'ai viré les talons pour rentrer, j'étais bien décidé à respecter l'accord que nous avions conclu. Pas d'argent, promis.

Il a demandé quand même. Poliment. Comment le lui reprocher?

J'ai eu le coeur brisé de le laisser derrière. J'ai eu le coeur brisé de ne pouvoir aider tous ceux qui, comme lui, encaissent la vie comme un poids qui ne cesse de s'alourdir. Mais nous avions une entente...

Dans un autre ordre d'idées, je prends la route des îles de la Madeleine cette fin de semaine pour une longue épopée en voiture. Je vous invite à me suivre en photos dès mercredi sur latribune.ca

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com

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