Lettre à Burak

La Turquie regorge de trésors, comme les paysages... (La Tribune, Jonathan Custeau)

Agrandir

La Turquie regorge de trésors, comme les paysages de la Cappadoce, mais il est moins tentant d'aller s'y promener depuis quelques mois.

La Tribune, Jonathan Custeau

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

CHRONIQUE / Cher Burak,
Je fignolais la chronique qui devait être publiée aujourd'hui quand Twitter m'a décontenancé. Ankara venait d'exploser. Encore. Une voiture piégée en plein coeur de la ville. Ton Ankara. Ta ville. Celle que tu souhaitais me faire visiter. Celle que tu me présentes, en photos, dans nos échanges de textos. Tu m'excuseras d'hésiter avant de réserver mon vol vers la Turquie.

J'ai adoré Istanbul, sa mosquée bleue, ses habitants...... (La Tribune, Jonathan Custeau) - image 1.0

Agrandir

J'ai adoré Istanbul, sa mosquée bleue, ses habitants... Ce sont ces images qui me reviennent en tête chaque fois qu'un nouvel attentat frappe la Turquie.

La Tribune, Jonathan Custeau

C'était la troisième fois depuis que nous nous sommes rencontrés à Sarajevo. La capitale de la Bosnie-Herzégovine, pour moi, c'est la violence du passé. Ce sont les premières images de la guerre qu'il m'est donné de me rappeler. J'étais enfant quand la Yougoslavie s'est brisée. Je ne comprenais pas les chars d'assaut. Je ne comprenais pas les détonations.

Bien des années plus tard, Sarajevo, ce sont les ravages encore récents de la guerre. Ce sont les visages qui ne se détendent pas, même après 20 ans. C'est l'usure de la souffrance que je ne te souhaite pas. Ce sont les sourires comme les tiens qui ont arrêté de sourire.

Sarajevo m'a ouvert les yeux. Je ne voudrais pas que ta Turquie devienne Sarajevo.

Je t'avais raconté la place Taksim, le gaz lacrymogène que je m'étais pris à Istanbul. Parce que c'est comme ça qu'on sympathise. Je ne connaissais de la Turquie que mes quelques jours à Istanbul, les derviches qui tournent, la mosquée bleue et le Bosphore. Je me rappelais aussi la Cappadoce, ses vallées et ses maisons troglodytes.

Je faisais la conversation et tu me proposais de me conduire dans les plus belles régions de ton grand pays. Un de ces jours, tu me ferais découvrir Pamukkale et Izmir. Ou on irait d'ouest en est jusqu'en Arménie. Ce ne sera pas pour demain matin.

Tu m'as raconté les manifestations, celles pour lesquelles tu descendais dans les rues. Celles pour lesquelles tu t'es pris du gaz lacrymogène jour après jour. Celles qui te faisaient risquer ta sécurité en échange d'un espoir pour une Turquie meilleure, plus démocratique, plus ouverte sur le monde. Celles qui te faisaient rêver à plus de liberté.

J'ai salué tes convictions. J'ai applaudi ton aplomb.

En octobre 2015, ils ont tué la paix. Une centaine de personnes aussi. L'attentat le plus meurtrier de l'histoire de la Turquie a secoué Ankara. Près de la gare, dans une manifestation pacifiste, l'engin a détonné. Une manifestation pour la paix...

Tu as mis tellement de temps à me répondre...

Tu t'y serais rendu si seulement tu avais su. Mais tu ne savais pas. Tu as échappé à la terreur, même si la peur a sournoisement refermé son emprise sur toi.

Je t'ai dit que je ne voulais plus que tu vives à Ankara. Bien égoïstement. Parce que j'angoisse pour chaque nouvelle attaque. Comme si la haine pouvait être endiguée à irriguer le territoire de tous ceux qui ne demandent qu'à vivre en paix. Comme si on pouvait, demain matin, ouvrir grandes les portes de notre pays pour laisser passer tous ceux qui en ont marre des bombes. Comme si c'était simple.

J'ai été soulagé de te lire dimanche, de savoir que tu ne fréquentes plus le centre-ville depuis le deuxième attentat. Comme si c'était une vie de se terrer dans la crainte, de changer ses habitudes en espérant que le loup ne vienne pas hurler sous notre balcon.

Je t'ai dit que je ne te donnais pas le droit de mourir. Tu m'as répondu de ne pas m'inquiéter. Que tu songeais à faire ta vie ailleurs que dans une Turquie que tu ne reconnais plus.

Tu m'as dit de ne pas m'inquiéter.

Je m'inquiète quand même.

Pour toi. Pour tes compatriotes. Pour tous ceux qui sont coincés entre deux feux à cause de la folie des hommes.

Suivez mes aventures au

www.jonathancusteau.com

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer