À propos de la chance et du courage

J'ai vu des paysans au Vietnam qui ne... (La Tribune, Jonathan Custeau)

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J'ai vu des paysans au Vietnam qui ne quitteraient peut-être jamais leur ville natale.

La Tribune, Jonathan Custeau

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Variations sur un même thème. Mon ami Christian est parti la semaine dernière. Un an en Asie, c'est ça le plan. Rapidement, on en trouve pour souligner son courage, mais aussi la chance qu'il a de pouvoir voyager. On m'a servi le même laïus quand j'ai pris 180 jours pour faire le tour du monde.

Je l'avoue, ça me fâche qu'on parle de chance et courage, comme si on avait gagné quoi que ce soit ou qu'on réalisait quelque chose d'impossible. Pour nous, c'est une question de choix et de détermination, autant que pour celui qui empilera les diplômes pour se bâtir la carrière rêvée ou celui qui investira dans sa propre entreprise.

Moi, je les trouve bien chanceux ceux qui ont un, deux, huit enfants qui crient et qui courent derrière chez eux. Mais ils ne sont certainement pas arrivés par hasard. La chance, c'est de pouvoir en profiter et de savoir comment. Idem pour les voyages.

Le courage, ce n'est pas celui de se lever chaque matin dans une ville inconnue et de découvrir des gens, des lieux ou des habitudes qui nous bousculeront. Ce l'est quand on est un réfugié, pas quand on est touriste. Ce n'est pas de composer avec une langue dont on ne comprend pas le moindre mot. Ce n'est même pas d'affronter sa peur de l'avion pour vivre de nouvelles expériences. Quoique ça, oui, ça demande un peu de courage.

Le vrai courage du voyageur, c'est celui d'aller à contre-courant, d'admettre que la vie qui s'impose à nous jour après jour peut prendre une autre forme, une autre direction. Le courage, c'est de briser le moule, quoi qu'en disent les gens qui nous entourent.

Il s'en trouvera pour nous dire qu'ils nous admirent, qu'ils ne pourraient pas faire comme nous. Justement oui, tout le monde pourrait faire comme nous. Je ne suis pas né avec un talent disproportionné pour le voyage. J'ai appris, je me suis adapté et j'accepte les difficultés qui s'imposeront en raison des chocs de culture. Tout le monde peut le faire.

Il s'en trouvera au contraire pour dire que ça coûtera trop cher, que ça compromettra notre avenir professionnel, et bien sûr, on nous accusera de fuir. Parce que les gens normaux, sans problème et bien dans leur peau, ils se contentent forcément de rester chez eux et d'alterner entre le métro, le boulot et le dodo.

Remarquez, je n'ai rien contre ce mode de vie qui rend des gens heureux. C'est qu'on décide de m'imposer ce mode de vie dont je ne veux pas qui me dérange. Ce qui est bon pour minou ne l'est pas nécessairement pour pitou. Le courage, c'est de tenir tête à ceux qui veulent nous changer parce qu'ils ne comprennent pas ou qu'ils ont peur.

La chance, elle, est relative. Parce qu'on nous croit pleins aux as. Il y a des gens qui voyagent avec moins de 20 $ par jour. Ils ne sont pas privilégiés. Ils font des choix.

Mais j'accorderai qu'il n'est pas donné à tout le monde d'avoir un passeport. J'ai vu des paysans du Pérou et du Vietnam qui ne quitteraient probablement jamais le village où ils sont nés. Ces Péruviens vivent parfois à quelques kilomètres de la Bolivie, mais ignorent tout ce qui se passe de l'autre côté de la frontière. L'idée de prendre un avion leur est complètement farfelue. J'ai croisé un homme, au Cambodge, qui n'aurait jamais les moyens de se rendre au bureau des passeports pour y déposer une demande.

Ma vraie chance, c'est d'aller à leur rencontre, de leur permettre de changer ma vie sans quitter leur propre maison. Et peut-être, bien humblement, de me permettre d'influencer la leur. Ma vraie chance, c'est d'avoir choisi de partir avant que le monde ne choisisse de s'uniformiser, de devenir pareil partout. Ma vraie chance, c'est d'avoir compris qu'il me fallait partir...

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com

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