Égoportraits et photographie compulsive

Remplir sa carte mémoire avec des photos de... (La Nouvelle, Jonathan Custeau)

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Remplir sa carte mémoire avec des photos de la tour Eiffel ou de la statue de la Liberté? Est-ce vraiment nécessaire?

La Nouvelle, Jonathan Custeau

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Voyagez-vous strictement pour prendre des photos? J'avoue que je me suis posé la question. L'appareil au cou, on joue parfois du coude pour décrocher LE cliché et on en parlera probablement pendant des jours si le touriste chinois qui s'est placé devant notre lentille à la dernière minute nous empêche de ramener le souvenir tant convoité.

Oui, la question se pose à l'ère où rien n'est vrai si ça ne se retrouve pas sur Facebook. Sarcasme, quand tu nous tiens. Mais quand la motivation première de se tirer le portrait est de rendre ses amis jaloux sur les réseaux sociaux, on ne maximise pas notre temps à l'étranger.

À mon premier voyage en Europe, je ne possédais pas encore d'appareil numérique. Avec ma dizaine de rouleaux de pellicule, j'avais de quoi économiser chaque clic. Au moment d'appuyer sur le déclencheur, je me demandais s'il valait vraiment la peine d'immortaliser telle statue ou telle rue, et ce, en ne profitant d'aucun aperçu pour savoir si l'angle était idéal. Il y avait aussi le coût pour faire imprimer toutes ces photos. Bilan : un mois, trois pays, une dizaine de villes, environ 250 photos.

Six ans plus tard, deux appareils de faible qualité dans mes bagages, je partais pour six mois, vingt pays, soixante-douze villes. Bilan : plus de 16 000 photos. Au prorata, ce sont dix fois plus de portraits, de paysages ou de scènes du quotidien. Encore pire, j'ai maintenant tendance à prendre 1000 clichés par semaine quand je voyage.

Suis un peu fou, c'est vrai. Parce que plusieurs de ces photos sont des doublons, que j'ai pris avec des réglages différents en me disant que je choisirais la meilleure une fois devant mon écran d'ordinateur. Le problème, c'est que je ne fais jamais de tri. Jamais ou presque.

Il reste qu'il n'est peut-être pas nécessaire de prendre une photo de la tour Eiffel pour prendre une photo de la tour Eiffel. On en trouve déjà des millions sur l'internet. Pour les amoureux de l'image, ceux qui se passionnent pour la photo, il s'agit bien sûr d'une occasion idéale de s'exercer. Rien contre ça. Ça fait partie des occasions d'explorer quand on essaye de trouver un angle nouveau pour montrer un monument qu'on a déjà vu trop souvent.

Immortaliser du vent

La photo, c'est aussi une chance de capturer un moment précis : une première rencontre, la couleur inhabituelle du ciel, le lion qui s'approche dangereusement de la voiture... C'est ce genre d'image qu'on nous montre et à propos de laquelle on pourrait déblatérer des heures parce que tellement de souvenirs y sont rattachés. À l'opposé, quand la belle-mère demande plus de détails sur un paysage et qu'on ne se rappelle pas avoir pris cette photo, c'est mal. Très mal. Justement parce qu'on n'a rien immortalisé du tout.

À preuve, de ces 16 000 photos accumulées à jouer les bourlingueurs, j'ai rapidement fait imprimer celles des amis rencontrés en chemin. Ces portraits ont pour moi une grande valeur. Les autres me paraissent bien pâles en comparaison.

Je n'ai vraiment rien contre le fait de prendre plein de photos. Mais à vouloir capter chaque seconde pour « se rappeler », il y a des chances qu'on ne se rappelle rien du tout justement parce qu'on n'a pas pris le temps d'apprécier le moment qui aurait mérité un souvenir.

Se lancer sans relâche sur tous les monuments pour les avoir tous en photo, c'est un peu comme passer un concert rock à filmer avec son cellulaire. C'est NON! Le moment présent ne se vit pas sur un écran de deux pouces sur trois pouces. Si t'es pour aller au Louvre pour voir la Joconde et que tu ne la regardes que sur l'écran de ton appareil photo, de Vinci aura sûrement beaucoup de peine.

Le numérique nous offre aussi la « chance » de photographier ce qui ne mérite pas de l'être. Vos pieds sur une étendue de sable anonyme, c'est non. Vos drinks sur une table avec un palmier à l'arrière, c'est encore non. Pas pour votre profil Facebook en tout cas.

Dans le même sens, de plus en plus de musées interdisent l'utilisation de bâtons pour égoportraits, alias selfie sticks. Ces bâtons sont ceux qui menacent le contact avec l'étranger, à qui on demandait de nous tirer le portrait en ne sachant pas s'il avait les habiletés requises pour cadrer convenablement. Ils sont ceux qui poussent les gens à se prendre en photo trop souvent plutôt que de retourner leurs caméras vers tout ce qu'il y a réellement à voir.

Les égoportraits, que Ellen DeGeneres est loin d'avoir inventés, sont une belle façon d'être créatif pour se mettre en scène ou pour partager un moment avec de nouveaux amis. Mais les égoportraits sur les sites de catastrophes, pour vrai, c'est non.

Le défi, c'est donc de prendre moins de photos tout en augmentant le nombre d'images pertinentes qu'on emmagasinera sur notre disque dur.

Suivez mes aventures au www.montourduglobe.com

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