Merci terreur, merci désillusion

Être le seul touriste au milieu d'un champ... (La Nouvelle, Jonathan Custeau)

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Être le seul touriste au milieu d'un champ de Khajuraho en Inde, avec des membres de la caste inférieure, c'est voir au-delà des premières impressions tout en réalisant qu'on a une cible grosse comme ça dans le front.

La Nouvelle, Jonathan Custeau

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Le temps et l'expérience donnent le recul, la perspective et le changement. Le temps et l'expérience permettent de discerner petit à petit la poutre qu'on a dans l'oeil et d'oublier la paille dans celui du voisin. Le temps et l'expérience rendent visible l'éléphant dans la pièce, qu'on peut alors commencer à manger un morceau à la fois.

Dans ce cas-ci, l'expérience vient des voyages qui, en avalant un peu de temps, offrent un recul puissance deux. C'est vrai pour se débrancher au point de ne plus reconnaître tous ces gens qu'on avait l'habitude de croiser quotidiennement avant. C'est vrai pour poser un second regard sur ces choses qu'on pensait connaître.

Toute cette philosophie paraît arrosée de deux poches de sucre dès que je fais référence au film L'auberge espagnole. Je l'ai dit, je l'ai écrit et je le réécrirai : je ne m'en lasserai jamais. Ce film me fait rire, me fait pleurer, parce qu'il porte toute la subtilité des joies et des tiraillements de ceux qui découvrent la vie à l'étranger. Mais je n'ai eu le sentiment de le comprendre vraiment qu'après être parti moi-même.

C'est vrai pour La liste de Schindler, que j'ai revu après mon passage en Pologne. Les artifices d'Hollywood disparaissaient. C'était l'histoire de tous ces visages croisés dans les rues de Varsovie et de Cracovie qui défilait sous mes yeux. C'était le chemin de fer de Birkenau, aujourd'hui inutilisé, qui dévoilait toute sa cruauté.

Des mois après avoir fermé ma boucle autour du globe, Alanis Morissette crachait un succès du dernier siècle dans ma radio. Avec Thank You, elle remercie l'Inde, la terreur et la fragilité. Je me suis souvenu d'une entrevue dans laquelle elle racontait à quel point l'Inde l'avait transformée. J'ai aussitôt vu les images un peu typées de Mange, prie, aime. J'ai aussitôt eu cette pensée snobinarde qu'il y avait là tellement de choses que d'autres ne comprendraient pas.

Merci l'Inde. Parce que l'Inde, c'est tout et rien à la fois. C'est une macédoine de peuples, de religions qui vivent dans une paix relative tout en ne croyant pas aux mêmes divinités. Ils sont là, les Indiens, entassés les uns sur les autres, à se marcher sur les pieds, à s'inonder de bruits qui rendent fou, mais ils passent leur chemin et ne s'en formalisent pas. Il y a de quoi développer l'humilité quand on est plus d'un milliard à se partager le même territoire.

Merci terreur. Oui, parce que tout n'est pas toujours beau. Parce que tout n'est pas toujours simple, et que c'est à avoir peur qu'on garde la tête froide. On a peur pour rien, des fois, quand on ne connaît pas l'autre. Avoir l'étiquette du riche, toujours en Inde, quand on discute avec un membre de la caste inférieure qui nourrit ses enfants de je-ne-sais-quoi à défaut de mets décents, on réalise l'inégalité, l'injustice, et aussi la fragilité de la bonne entente entre nos différences. On a une cible grosse comme ça dans le front. Allô l'humilité, encore. Idem quand frappe la maladie et qu'on se sent loin de la maison. En combattant la panique, on découvre des forces insoupçonnées.

Merci désillusion. Parce qu'on part de zéro avec chaque nouvelle personne qu'on rencontre. Parce qu'on dort parfois sur une planche de bois et qu'on survit. Parce qu'on mange ce qui passe et qu'on aura encore faim. Qu'on se taira parce que nous, on a mangé. Parce qu'on se réalise moins fort qu'on pensait. Parce qu'on est justement plus fort qu'on pensait.

Merci fragilité. C'est quand on craque, 15 pays plus loin, sans amis ni famille pour dire que tout ira bien, qu'on rencontre ces gens qui nous suivront toute la vie. Ces gens qu'on n'aurait jamais vus dans la vraie vie, parce que trop jeunes, parce que tellement différents, mais qu'on appellera désormais chaque fois qu'on se sera levé du pied gauche. C'est accepter de s'abandonner parce qu'on est désemparé et mettre son destin dans les mains de purs étrangers.

Merci conséquence. Partir en laissant tout derrière exige une certaine dose de sacrifices. Il faut s'assumer, comprendre que chaque décision aura ses conséquences. Il faudra quitter des lieux, des gens, pour avancer. Il faudra faire des choix et renoncer constamment. Il faudra analyser froidement les conséquences quand on se sera pointé au milieu de la nuit dans une ville où il n'y plus un lit de libre.

Merci silence. Le silence au sens large. Celui qu'on goûte enfin dans une forteresse abandonnée de Bundi, en Inde justement, après tout le brouhaha des rues des villes, où on veut nous vendre tout et n'importe quoi. Le silence qui pèse lourd parce qu'on laisse aller. Le silence de ceux qui nous oublient parce qu'on est parti. Il y a les conséquences, la désillusion et la fragilité dans le silence. Dans le silence, il y a la capacité de taire les pressions du quotidien et le lâcher-prise.

Dans le silence, il y a le recul, la perspective et le changement.Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com

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