Des larmes pour le monde

Parce que parcourir le monde, c'est laisser un... (Photo La Nouvelle, Jonathan Custeau)

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Parce que parcourir le monde, c'est laisser un peu de soi dans chacun des pays visités, je suis Charlie, je suis Paris, je suis tous les autres aussi.

Photo La Nouvelle, Jonathan Custeau

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Quand le deuxième avion de Malaysia Airlines a été abattu, je me suis fâché. J'en avais marre de la bêtise humaine. Une bêtise qui ne serait vraisemblablement jamais réprimandée. Une bêtise qui, pourtant, n'a pas cessé de se répandre.

Vrai que le symbole est fort pour tout voyageur. Quand un avion s'abîme, on ne peut s'empêcher de penser à toutes ces fois où nous nous sommes engagés entre ciel et terre pour survoler un continent, un océan, et que malgré quelques turbulences, nous sommes bel et bien arrivés à bon port.

À force de multiplier les allers-retours vers l'Europe, l'Asie ou l'Océanie, j'ai garni mon carnet d'adresses. J'ajoute chaque fois quelques noms d'individus qui ont fait une différence, qui se sont pointés au bon moment ou qui, en étant ce qu'ils sont, m'ont redonné confiance en ce monde qui ne tourne plus rond. Ceux-là, ils m'empêchent de dormir chaque fois qu'un désaxé se déchaîne, chaque fois que la liberté telle que nous la définissons est bafouée sous le regard impuissant du reste du monde.

Parcourir le monde, c'est laisser un peu de soi dans chacun des pays visités, mais c'est aussi rapporter un peu de ces pays avec soi. C'est trembler en même temps que les pays baltes qui s'interrogent sur les intentions de leur voisin russe. C'est retenir son souffle devant les violences de Boko Haram. C'est être Charlie et Raif Badawi, surtout quand, en tant que journaliste, on omet de mentionner sa profession en s'aventurant dans des pays où les professionnels de la presse risquent la prison. J'en suis!

Pour chacun des trois avions malaisiens disparus, j'ai eu une pensée pour Chet, qui vit à Singapour et qui voyage beaucoup plus que moi. Il aurait pu se trouver dans chacun de ces appareils, en route pour je ne sais où. Chaque fois, je suis resté captivé devant mon écran à suivre en direct les développements de la catastrophe, à attendre un signe de vie de mon ami.

Quand un fou s'est pointé dans un café de Sydney pour une longue prise d'otages, je n'ai dormi que d'un oeil. J'avais flâné dans ce quartier des affaires pendant tout un après-midi, il y a deux ans. Je pourrais probablement m'y promener encore sans trop m'égarer.

J'ai surtout pensé à Daniel, qui m'a confirmé en direct par la magie d'internet qu'il était confiné à son bureau, à un coin de rue de la prise d'otages. Pas question pour lui de sortir dans la rue. J'ai pensé à Amanda, dont le travail consiste à guider les touristes sur le Harbour Bridge, un symbole de la métropole australienne au même titre que son fameux opéra. Ses collègues et elles ont rapidement été évacués en même temps qu'on fermait le pont par mesure de précaution.

J'ai aussi souvent pensé à Jess, qui pleure le matin en se rendant à son bureau de Hong Kong. Elle était tellement heureuse de me faire découvrir Tsim Sha Tsui et Mongok, des lieux communs pour elle qui, aujourd'hui, rappellent des manifestations récentes pour une vraie démocratie dans ce territoire chinois. Pendant qu'ici les uns et les autres se font tirer l'oreille pour voter, là-bas, Jess et ses amis risquent leur vie pour qu'on ne leur impose pas un dirigeant.

Bien sûr, bien sûr, je n'ai pas cessé de penser à Anaïs, Thomas, Aurélien, Juliette, Mathilde et tous ces autres cousins de l'Hexagone qu'on a mis à genou un instant, la semaine dernière, en criblant sournoisement de balles une liberté qui ne devrait jamais être remise en question. J'ai senti qu'on s'en prenait aussi à moi quand l'une des ces amies m'a confié qu'elle ne pouvait plus s'arrêter de pleurer. «Je suis Charlie» prenait tout son sens.

Il y a deux ans, j'ai tendu la main à Gustavo, ce Brésilien qui racontait communiquer avec Dieu pendant son sommeil. Il m'a expliqué sa vision de l'apocalypse. J'ai célébré cette foi que je ne partageais pas. Parce que cette foi le rendait heureux.

J'ai eu une discussion mémorable avec Burak, un Turc, au pied du minaret d'une mosquée, au Maroc, alors qu'il m'a raconté l'islam auquel il croit. J'en ai vu lui défendre de se réclamer de leur religion, parce qu'il ne priait pas cinq fois par jour. L'intolérance m'a fait secouer la tête.

Burak m'a aussi raconté les manifestations contre le président de son pays, Recep Tayyip Erdogan, toutes ces fois où il est descendu dans la rue et toutes ces fois où il s'est pris du gaz lacrymogène au nom de sa liberté.

Parce que j'ai grandi à côtoyer ces Burak, Gustavo, Jess et autres, je m'inquiète qu'on se méfie de chaque étranger qui nous tend la main pour nous faire découvrir son pays, ses croyances. Je m'inquiète que chaque étranger se méfiera peut-être de nous. Je crains que ce monde, tellement beau parce qu'il recèle de croyances et de traditions diverses, laisse la peur tuer ses richesses. Je ne veux pas que ce monde coloré de diversité vire au gris, un gris artificiel d'une pensée qu'on aura formatée pour assurer notre sécurité.

Si voyager rend plus sensible aux malheurs des autres, s'il permet de comprendre la différence, s'il rend plus tangible la douleur de la pauvreté ou de l'oppression, alors le voyage nous apprend la vie comme rien d'autre ne peut nous l'enseigner. Ces jours-ci, il n'y a pas de gêne à verser des larmes pour le monde et à refuser de garder le silence. Ces jours-ci, ce monde me fait mal parce qu'il fera toujours partie de moi.

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