Que ferait Éric Goulet?

Éric Goulet, chanteur et guitariste des Chiens. Le... (La Presse, Alain Roberge)

Agrandir

Éric Goulet, chanteur et guitariste des Chiens. Le groupe présente son nouveau EP à la Petite Boîte Noire le 22 septembre.

La Presse, Alain Roberge

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / What would Neil Young do? Que ferait Neil Young, légendaire patriarche du folk-rock mondial? Voilà la question, imprimée en gris sur une gigantesque affiche noire, qui accueille Éric Goulet chaque jour lorsqu'il descend au sous-sol de sa maison, dans ce studio maison où il enregistre une bonne partie des pistes des albums auxquels il collabore.

Quelqu'un s'aviserait de concevoir une affiche posant la question What would Éric Goulet do? qu'il s'en trouverait sans doute plusieurs pour la fixer au mur de leur studio ou de leur local de répétition. Le vétéran de la chanson insoumise se dresse depuis plus de 30 ans comme un incorruptible exemple d'authenticité, au coeur d'un milieu où les occasions de vendre sa mère sur l'autel d'un possible succès pullulent avec autant de générosité que les rêves déchus.

Mais qu'est-ce que l'authenticité?, demande-t-on au leader du mythique groupe rock Les Chiens, qui célèbre cette année son vingtième anniversaire. « Ça veut dire dans notre cas, être honnête, être sincère et ne pas jouer de game » », répond celui dont les bienveillants services de réalisateur ont été retenu entre autres par Vincent Vallières, Yann Perreau, Alexandre Poulin, Alexandre Belliard, Steve Veilleux et Michel Rivard. « Ça veut aussi surtout dire de toujours donner le meilleur concert possible, peu importe les conditions, et peu importe qu'il y ait 20, 200, ou 2000 personnes. »

La vaste majorité des musiciens vous jureront évidemment que la taille de la foule réunie devant eux n'entretient aucun lien avec leur ardeur à la tâche. La vaste majorité des musiciens n'honorent cependant pas leur parole avec la même zèle que Les Chiens. En octobre dernier, sur la scène de la Petite Boîte Noire, le trio également composé du bassiste Nicolas Jouannaut et du batteur Marc Chartrain défendait ses refrains aussi sombres que salvateurs avec la même fièvre et la même foi que lorsque je les ai vus pour la première fois, en 2003, au défunt Café du Palais.

Ce que ça veut dire concrètement? Qu'Éric Goulet n'hésitera pas à étirer des fins de chansons dans une tempête de larsen et de distorsion, ni à grimper debout sur la grosse caisse, malgré ses 50 ans.

Pourquoi alors Les Chiens et Éric Goulet demeurent-ils à ce point méconnu? C'est la question que répètent depuis deux décennies admirateurs et journalistes musicaux, toujours très heureux de fustiger l'injustice d'une époque où les apôtres de la médiocrité triomphent sans gêne, pendant que les génies lèchent leurs plaies dans l'ombre (une rengaine que je ne peux me retenir d'entonner parfois).

Éric Goulet résiste pourtant à la tentation de l'amertume et embrasse avec un mélange de résilience, de sagesse et de connaissance intime de l'histoire du rock (qui finit toujours pas récompenser les vrais) cette posture d'éternel sous-estimé. Pourquoi? Parce que cette posture suppose une exceptionnelle liberté créatrice, lui permettant à la fois de susurrer des complaintes pour coeurs brisés sous le nom Monsieur Mono, de se prendre pour un cowboy sous son nom de baptistère et de tout donner pour le rock avec Les Chiens.

« Oui, je trouve parfois ça dommage de ne pas être plus connu, mais juste parce que ça rendrait les choses plus faciles pour les gens avec qui je travaille si je l'étais. On ferait sans doute plus de shows et nous serions sans doute plus confortables », observe-t-il d'abord, avant de revenir à Neil Young.

« La question What would Neil Young do? m'interpelle parce que c'est un artiste qui suit son instinct, qui va même parfois enregistrer des albums assez mauvais, mais c'est pas grave, il les assume! C'est le genre de voie que je m'applique à suivre : ne pas avoir peur des choses, ne pas avoir peur d'y aller, sans penser aux conséquences. »

S'ennuyer de l'électrique

Les Chiens ne s'étaient pas exactement séparés, mais dormaient depuis déjà quelques années quand en février 2016 un nouveau EP de cinq titres surgissait sur Internet. La phase country d'Éric Goulet galopait pourtant en de fougueuses foulées, et le rock en général, lui, n'avait jamais enthousiasmé si peu de mélomanes. Pourquoi alors risquer ce retour?

« J'avais tout simplement envie de jouer de la guitare éclectrique très fort », explique le musicien. « Mais peut-être aussi que ça me manquait de sentir du rock dans l'air. Peut-être que je voulais précipiter une nouvelle résurrection du rock », ajoute-t-il à la blague, bien conscient que la mort et l'éventuelle résurrection du rock ont été annoncées dès le lendemain de sa naissance.

Peut-être aussi que l'anxiogène contexte socio-politique actuel appelle une soupape que ne sait fournir que la virulence des guitares qui prennent au corps. Drôle de hasard : c'est le plus récent album du groupe The National qui tourne alors que nous discutons sur le balcon-arrière d'Éric. Drôle de hasard, parce que les spleenétiques incantations de la formation américaine ont en commun avec Les Chiens une manière d'évoquer dans un même souffle l'étiolement d'une relation intime et celui d'un vivre-ensemble de plus en plus malmené par l'émergence de la xénophobie.

La mélancolie caractéristique du trio cède donc sa place, sur un second EP paru fin août, à une forme d'inquiétude toujours sous le point d'entrer en éruption. « Je meurs en dansant dans les bras de la peur », prévient Goulet, avant de proclamer ailleurs que « Le mal qui se love en nous se lève » (Le mal en nous).

« J'aime écrire des chansons d'amour qui ont l'air d'être des chansons politiques et des chansons politiques qui ont l'air d'être des chansons d'amour », résume celui qui crée dans sa cinquantaine certaines de ses mélodies et certains de ses textes les plus entêtants, contrairement à bien des rockeurs ayant d'abord offert le meilleur d'eux-mêmes, avant de gérer pour le reste de leur éternité leur propre déclin.

« Ça a été long pour moi, être capable d'écrire une bonne chanson en français, confie Éric. Quand on a commencé avec Possession Simple [son premier groupe], j'étais jeune, je me cherchais beaucoup et j'essayais de mettre tout ce que j'aime dans le même disque : le jazz, le rock, le funk, le blues, la chanson française. Quand tu découvres Bob Dylan ou Leonard Cohen, tu comprends qu'il y a une certaine grâce dans l'idée d'en faire moins. C'est aussi un des avantages de l'âge : tu peux accomplir les mêmes choses que lorsque t'étais jeune, mais avec une économie de moyens. Et puis comme le disait Miles Davis : les meilleures notes que tu joues, ce sont celles que tu ne joues pas. »

Les Chiens et Richard d'Anjou partagent l'affiche à la Petite Boîte Noire le 22 septembre.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer