Nanette Workman : l'honnêteté du blues

Nanette Workman participe samedi au Sherblues & Folk... (Archives, Le Soleil, Pascal Ratthe)

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Nanette Workman participe samedi au Sherblues & Folk en compagnie des Jalouses du blues.

Archives, Le Soleil, Pascal Ratthe

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Dominic Tardif
La Tribune

Chronique / Au rayon des minces bénéfices accompagnant le passage des années, la chanteuse de blues peut au moins se consoler d'entendre sa voix gagner en profondeur, en nuance et en âme, à mesure que la vie lui envoie au visage des camouflets.

Voilà une analyse à laquelle Nanette Workman adhère, lorsque je lui demande autour d'un martini (elle) et d'un negroni (moi) si la douleur d'une vie richement remplie de tous les écueils imaginables et pas pantoute imaginables - une vie comme la sienne - façonne pour le mieux la chanteuse de blues qu'elle est.

« C'est sûr qu'il y a quelque chose de plus honnête chez une chanteuse de mon âge », me répond la dame de 71 ans au cours d'une conversation où elle passera de l'anglais au français. « Tu peux avoir douze ans et chanter parfaitement le blues d'un strict point de vue technique. Mais est-ce que ça vient de ton coeur et de ton corps, à un si jeune âge, de la même manière que chez une femme de mon âge? »

Longue pause. Nanette détourne le regard vers la fenêtre, puis corrige sa réponse, sur le ton agacé de celle qui s'autoflagelle. « I mean... peut-être que ça se peut! Qu'est-ce que j'en sais? C'est possible! Peut-être qu'un enfant de douze ans peut sans le savoir avoir vécu des vies antérieures, avoir vécu le blues, et que ça se sente dans sa voix. »

Tour à tour sex-symbol du yéyé, sulfureuse disco queen et rockeuse indocile, Nanette Workman aura côtoyé au cours de sa carrière plusieurs géants du show-business québécois (et français et américain et anglais), dont plusieurs grossissent aujourd'hui les rangs de ce prestigieux temple de la renommée du rock'n'roll érigé quelque part dans les nuages (ou six pieds sous terre).

« Il vient parfois me visiter dans mes rêves », confie Nanette alors que j'évoque George Thurston, alias Boule Noire, avec qui elle a créé (entre autres) un de ses plus sulfureux albums paru en 1976, tout simplement intitulé Nanette Workman, rempli d'authentiques odes au désir féminin comme Donne donne, Quelqu'un qui m'excite et J'ai le goût de baiser, probablement un des disques les plus sexu de l'histoire de la musique québécoise.

Vous m'avez bien dit Nanette que Boule Noire vous visite dans vos rêves? « Oui! Lui et plein d'autres. Je ne me souviens jamais de ce que les gens me racontent, mais je sais que s'ils viennent me voir, c'est parce qu'ils sont bien là où ils sont. L'autre fois, j'ai rêvé à ma chienne, Tia. Elle a quitté son corps il y a deux ans et elle vient parfois me voir juste pour dire qu'elle est OK. »

Vous pensez donc qu'il y a une vie après la mort? « Je ne le pense pas, je le sais. It's more than a feeling », insiste-t-elle très péremptoirement, en rappelant les circonstances de son flirt avec l'autre côté du rideau, survenu en 1974, alors que son ami, le musicien Hovaness Hagopian, faisait le con avec une carabine .22 dans son appartement de la rue de l'Acadie. Une out-of-body-experience, comptant parmi les nombreuses histoires abracadabrantes que recèle sa biographie Rock'n'Romance, plus échevelée et essoufflante qu'une musicographie de Fleetwood Mac.

Grâce à Steve Hill

Tout aussi déroutantes pour les artistes soient-elles, les transformations dans l'industrie du disque auront au moins eu le mérite de rendre les tentatives de compromission plus ridicules que jamais. Enregistrer une chanson pop à laquelle on croit plus ou moins, dans l'espoir réaliste d'en tirer un succès? Why not? Mais pourquoi un artiste s'embarrasserait-il de chanter un refrain qui ne l'enthousiasme pas, sans l'éventuelle récompense du fric et de la gloire?

Au tournant des années 2000, Nanette Workman embrasse le blues et n'a pas depuis cessé de le frencher, avec une intensité propre à celle dont l'esprit est moins accaparé par les palmarès que par l'absolue nécessité de dire quelque chose de vital.

« Mon dernier album en français [Une à une, 1996] avait coûté tellement cher à produire, et avait rapporté si peu, se remémore-t-elle. À ce moment-là, le père de mon fils m'a parlé d'un guitariste, et je suis allé le voir jouer au Club Soda. Le guitariste, c'était Steve Hill. Quand je l'ai entendu, je me suis dit : ''That's how I feel''. J'ai compris que le blues était la musique qui exprimerait le mieux comment je me sentais maintenant. Tant qu'à ne pas vendre de disques, je vais faire la musique que je veux faire et si je n'en vends pas, ce n'est pas plus grave que ça. »

Malgré son statut d'indétrônable icône québécoise, Nanette Workman demeure comme plusieurs de ses contemporains une victime de la mémoire lacunaire d'un Québec prompt à résumer un artiste à quelques clichés. Par-delà Lady Marmalade et Call girl, l'obscurité à laquelle demeure confiné certains de ses plus grands disques condamne l'Américaine à ce que nous ne prenions jamais la totale mesure de son importance.

Je sors de mon sac un exemplaire vinyle de Grits and Cornbread, album réalisé par Peter Frampton en 1977 et enregistré au mythique Olympic Studios de Londres, sur lequel dort une version de Loving Cup des Rolling Stones qui aurait pu précipiter Mick Jagger à la retraite. « Je suis sûr que quand je serai morte, ils vont faire jouer plein de ces chansons-là », blague Nanette avec un soupçon d'amertume. « On va me découvrir une fois que je serai partie. C'est comme l'album que j'ai fait avec Serge Fiori [Changement d'adresse, 1990]. C'est un album incredible! Il y a deux chansons là-dessus qui me font encore pleurer à chaque fois que je les entends. »

Ah oui! Lesquelles? que je demande.

Est-ce que parce qu'elle ne souvient plus des titres? Ou simplement parce qu'elle croit profondément au mystérieux et universel pouvoir de la musique. Peu importe. Nanette Workman me répond ceci.

« Je ne vais pas te dire de quelles chansons il s'agit. Tu vas devoir écouter l'album, et s'il y a une chanson qui te fait sentir comme ça [elle croise ses mains sur son coeur en fermant les yeux], tu sauras que ce sont celles-là, les chansons qui me font pleurer. »

Nanette Workman monte sur la scène Rythme & Blues du Sherblues & Folk le 8 juillet à 17h en compagnie des Jalouses du blues.




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