Chantale Charron : de l'OTJ à la Maison Jeunes-Est

La directrice de la Maison Jeunes-Est Chantale Charron... (Spectre Média, Jessica Garneau)

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La directrice de la Maison Jeunes-Est Chantale Charron avec ses collègues Kathleen McFarland et Steve Lessard.

Spectre Média, Jessica Garneau

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Ma poker face n'étant pas exactement la plus opaque du milieu journalistique estrien, Chantale Charron voit sans doute le point d'interrogation éclater dans mes yeux lorsqu'elle m'apprend qu'elle revendique le titre de première travailleuse de rue en ville. C'est que, voyez-vous, au risque d'embrasser un cliché aussi gros que les chiens que trimballent les bums de la Well Sud, mes amis les travailleurs de rue présentent habituellement un look un peu plus négligé que celui de la directrice de la Maison Jeunes-Est.

« Oui, je sais, maintenant, j'ai l'air d'une madame », lance en toute bonhommie Chantale, pour me sortir de ma torpeur. « Mais tu demanderas ça à ma mère, de quoi j'avais l'air en 1984! »

Hier encore, en 1984, Chantale Charron n'avait que 20 ans, sortait tout juste du cégep et contribuait à mettre en place dans l'ancienne caserne de pompiers sise au coin des rues King Est et Papineau la première maison de jeunes à Sherbrooke. Elle pensait s'y investir un temps, pour ensuite renouer avec les bancs d'école. « Je m'étais dit : ''Je donne un bout ici pour mettre ça en place et après, je retourne voyager et étudier.'' »

Elle découvrira un peu le monde pendant les courtes vacances qu'elle s'est accordée au cours des trois dernières décennies, mais apprendra surtout à connaître tout un monde à l'intérieur de sa maison de jeunes, qu'elle n'a jamais quittée en 33 ans, fait d'armes exceptionnel dans n'importe quel milieu, et encore plus dans celui du communautaire, qui n'a pas la réputation d'offrir de somptueux salaires, ni de systématiquement libérer chaque jour à 17 heures tapantes ceux qui s'y investissent.

Je répète : 33 ans au même endroit. Pensez un instant aux décisions que vous avez prises à 20 ans et imaginez qu'elles bourgeonnent encore 33 ans plus tard. Je sais. C'est fou.

Aimer le monde

Une madame qui aime le monde. C'est l'expression, simple, qui me vient en tête lorsque je quitte la Maison Jeunes-Est. Mon détecteur de boulechite, aussi aiguisé qu'un couteau à sushi, n'oscille pas d'un poil lorsque Chantale Charron insiste pour que ses collègues Steve Lessard et Kathleen McFarland figurent aussi dans la photo accompagnant ce texte. Elle me répètera au moins 33 fois à quel point, elle leur revient aussi à eux, la médaille de l'Assemblée nationale que lui remettait la semaine dernière le député Guy Hardy afin de célébrer son implication dans le programme Accès 5, un filet de sûreté qui empêche bien des jeunes de l'école La Montée de repartir de la polyvalente sans diplôme. La Maison Jeunes-Est abrite aussi sous son toit une maison d'hébergement, qui détourne de la rue et de l'errance des ados dont la résidence familiale s'est transformée en succursale terrestre de l'enfer.

Dixième d'une famille de onze enfants, élevée par une mère monoparentale au coeur d'une rue McCrea sur laquelle régnait encore la campagne, Chantale Charron connait l'adversité d'une vie amorcée avec toutes les chances contre soi.

« Ma mère tenait ça serré, les finances de la famille, se rappelle-t-elle. La seule sortie à laquelle j'avais droit, c'était l'OTJ. Chaque année, j'étais la princesse de l'OTJ! Je me souviens d'une animatrice, elle était tellement fine. Je m'étais dit en le regardant que lorsque je serais vieille, j'allais travailler avec les jeunes. »

Réellement disponible

Je n'ai jamais rencontré Pauline, la mère de Chantale Charron. Je l'aime pourtant déjà. « C'est ma meilleure ambassadrice », assure sa fille, au sujet de sa maman de 92 ans. « Pour la première fois cette année, elle ne pourra pas assister à l'assemblée générale de la Maison. Chaque année, elle se faisait un point d'honneur d'être là et d'aller se faire coiffer avant de venir y assister. Partout où je me promène avec elle, elle dit à tout le monde : « Ma fille, c'est la responsable de la Maison Jeunes-Est! » Elle le fait encore aujourd'hui! C'est plus fort qu'elle! Elle a déjà reviré de bord le solliciteur d'un organisme de charité, parce que cet organisme-là ne contribuait pas à notre mission. Elle l'avait engueulé! ''Vous n'aidez pas la Maison Jeunes-Est, ben vous pouvez m'oublier!'' »

Ça donne une idée de l'opiniâtreté qui coule dans les veines de Chantale. Opiniâtreté, c'est le beau mot pour tête dure. Tête dure, parce que ça en prend une pour survivre en maison de jeunes. Certains parleraient sans doute plus de foi, ce mot servant à décrire ceux qui croient au pouvoir de transformation du monde que recèlent leurs gestes, même sans en entrevoir immédiatement la portée.

« Les résultats, on les mesure à long terme, précise la directrice. J'ai déjà été invitée au 40e anniversaire d'un jeune que j'avais aidé. J'étais un peu surprise que sa famille se souvienne de moi. J'arrive à la fête et sa mère dit : ''Chantale, elle a sauvé mon fils.'' Hé boy! C'est un gros titre. Ce qu'elle voulait dire, c'est ce que j'avais été réellement disponible pour son fils, qui avait des problèmes de consommation. » C'est ce genre de personne-là, Chantale : incapable d'accepter un compliment sans le placer dans un contexte.

Mais « réellement disponible », ça veut dire quoi? « Ça veut dire dans certains cas que si un jeune a un problème et que c'est toi qui travailles avec lui, c'est toi qu'on va appeler, même si on est le soir, ou la nuit. Ça veut aussi dire que les intervenants ici ont vraiment à coeur leur travail. Ce n'est certainement pas pour le salaire bas, ou pour les conditions difficiles, ou pour l'absence de fonds de pension, qu'ils restent ici. »

Chantale Charron se permet d'évoquer avec autant de candeur les conditions de travail prévalant à la maison de jeunes qu'elle dirige, parce qu'en parler autrement tiendrait du mensonge, mais sans doute aussi parce qu'elle connaît cette forme grisante de gratification qui irradie le corps et l'esprit de celui qui consacre ses journées à aider les autres. Une drogue plus puissante que le cash.

En dépit des gouvernements qui ne s'empressent pas toujours de raccommoder les trous qui constellent notre filet social, et en dépit de l'individualisme rampant qui tente de s'installer à demeure sur ce monde, il y aura toujours, pense Chantale Charron, de jeunes graduées de l'OTJ impatientes de se frapper le nez, tout sourire, contre le nez de la dure et belle réalité.




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