Dubmatique : nécessaires vulgarisateurs

Tout dépendant de l'âge que vous revendiquez, Dubmatique... (La Presse, Alain Roberge)

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Tout dépendant de l'âge que vous revendiquez, Dubmatique évoque soit pas grand-chose, soit de très précieux souvenirs d'une adolescence bercée par les vidéoclips de MusiquePlus.

La Presse, Alain Roberge

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / «La première fois que j'ai entendu ça, je me suis dit : ''Mais qu'est-ce qu'ils font? Ils parlent sur de la musique??? '' » s'exclame Ousmane « OTMC » Traoré, encore émerveillé comme au premier jour, malgré ses 41 ans et tout le temps passé derrière le micro.

Qu'est-ce que notre invité désigne par « ça »? Ousmane parle évidemment du rap, le genre musical le plus révolutionnaire des 40 dernières années que son groupe, Dubmatique, contribuait à arrimer à la culture québécoise à la fin de la décennie 90. Après avoir été ressuscité il y a quelques mois par Éric Salvail sur la scène de son talk-show, le trio devenu duo remontait sur la scène des Francofolies de Montréal la semaine dernière, et rescapera de l'oubli ses tubes le 19 juillet à la Fête du Lac des Nations.

Tout dépendant de l'âge que vous revendiquez, Dubmatique évoque soit pas grand-chose, soit de très précieux souvenirs d'une adolescence bercée par les vidéoclips de MusiquePlus (c'est le cas du gars qui signe ce texte).

En 1997, OTMC, Disoul (Jérôme-Philippe Bélinga) et DJ Choice (qui a depuis retrouvé l'ombre) s'érigent en premières figures mainstream d'une culture hip-hop québécoise encore très embryonnaire. Parce qu'à l'époque, l'Occident achetait massivement de ces bouts de plastique nommés disques, La force de comprendre, leur premier album, trouvera 125 000 preneurs, et le trio deviendra l'année suivante la seule formation hip-hop de l'histoire du Gala de l'ADISQ à être couronnée Groupe de l'année.

Sur les ondes de MusiquePlus, ainsi que sur celle des radios commerciales, le Sénégalais ayant passé la majorité de sa jeunesse en France, OTMC, et le fils de père camerounais et de mère montréalaise, Disoul, incarnent alors une diversité encore trop rare aujourd'hui dans la sphère publique québécoise, et pour laquelle on les célèbre trop peu. Avant que l'animateur Nicolas Ouellet ne soit l'idole des jeunes, que le chanteur Karim Ouellet pose ses pénates au sommet des palmarès, et qu'Adib Alkhalidey représente ce que l'humour d'ici a de plus intelligent à offrir, Dubmatique permettait déjà d'entrevoir un Québec tirant sa force de l'apport de tous ceux dont les ancêtres ne s'appelaient pas forcément Tremblay.

« On a agi comme des vulgarisateurs pour la culture hip-hop et on a permis de faire tomber certains préjugés », se rappelle un Jérôme-Philippe immanquablement poli, qui semble sincèrement ému lorsque je lui montre l'autographe que ses compatriotes et lui ont signé pour un Dominic prépubère autour de 1997.

Mais n'y avait-il pas quelque chose d'amusant, ou du moins d'étonnant, dans l'idée de faire chanter une pièce comme Mère Afrique à une jeunesse majoritairement blanche de Sherbrooke, Trois-Rivières, Chicoutimi et Rouyn-Noranda? « Je pense que tout le Québec était très content d'avoir de la visite de Montréal, et de pouvoir côtoyer cette diversité, qui n'était pas encore très présente dans les régions, note Ousmane. S'il y avait des barrières, elles tombaient dès les premières mesures, parce que c'est ça la force du hip-hop, faire tomber les barrières. Je pense que le Québec était la meilleure partie du monde pour Dubmatique. On avait face à nous une jeunesse qui n'attendait plus que de recevoir un nouveau mouvement. »

Le couplet qu'il scande dans la chanson La force de comprendre, dénonciation du chômage auquel étaient confinés trop de Québécois issus de l'immigration, résonne néanmoins avec encore beaucoup trop de puissance. «Travailleras-tu? Travaillera-t-elle?», s'interrogeait alors OTMC. Des questions qui demeurent en suspens en 2017.

« C'est bête à dire, mais j'ai bien peur que ce qu'on rappait il y a vingt ans dans l'urgence retentit avec encore plus de force aujourd'hui, regrette-t-il. On vit dans un beau pays qui nous a laissé la chance de nous exprimer, et il faut espérer que le Québec garde un esprit encore plus ouvert et embrasse dans toutes les sphères de la société ce grand métissage que propose le rap, et la musique en général. »

La pression du succès

Après avoir provoqué la signature d'une kyrielle de groupes de rap sur autant d'étiquettes de disques, Dubmatique fera paraître un deuxième album suscitant moins l'enthousiasme, un troisième transpirant les compromis, ainsi qu'un quatrième dans la relative indifférence. Amers, messieurs, que le rêve se soit ainsi conclu?

« Ce que je peux dire, c'est que la pression de l'industrie a changé notre vision de la musique. Si on est aussi décontractés aujourd'hui, c'est parce qu'on n'a plus cette pression d'avoir du succès. On ne l'attendait pas le succès en 1997, la maison de disques non plus, mais une fois qu'il est arrivé, ils ont tout fait pour le maintenir. On a dû faire le maximum pour satisfaire leurs attentes », explique avec une bonne dose de circonspection Ousmane, qui bosse aujourd'hui dans les cuisines d'un restaurant montréalais.

Après avoir été relégué à nouveau à l'underground, le hip-hop québécois connaît actuellement un de ses moments médiatiques les plus importants, juste écho de la qualité des oeuvres que balancent en phase avec la planète rap Koriass, Loud Lary Ajust, Dead Obies et Alaclair Ensemble. Le rap entrerait-il enfin pour de bon dans notre culture populaire, pour ne plus en ressortir, comme c'est le cas depuis longtemps en France et aux États-Unis?

« Je pense que les choses changent, oui. Il y avait peut-être encore à notre époque un conflit générationnel entre les dirigeants de l'industrie de la musique et ce style, qui les rejoignait moins », observe Jérôme-Philippe qui, pour sa part, mène la vie tranquille d'un jeune père de famille, à Valleyfield, où il travaille pour FedEx. « La génération qui prend les rênes des médias et des entreprises culturelles aujourd'hui a un bagage hip-hop que ses prédécesseurs n'avaient pas. »

« Pour nous, le hip-hop a toujours été une culture de paix, d'amour et d'unité », insiste OTMC. Même si le rap s'est depuis Dubmatique délesté de plusieurs préjugés dans l'oeil du grand public, il n'est jamais inutile de répéter que ce mouvement sait défendre d'autres idées que celles de la violence gratuite et de la misogynie auxquelles ses ennemis ont tenté de le réduire. Suffit évidemment, pour s'en rendre compte, d'avoir la force de vouloir le comprendre.




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