La valeur sentimentale de l'Hôtel Wellington

Michel Bourgault et Louise Bourgault, fils et nièce... (Spectre média, Frédéric Côté)

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Michel Bourgault et Louise Bourgault, fils et nièce de Roger Bourgault qui à été propriétaire de 1957 à 1982.

Spectre média, Frédéric Côté

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Dominic Tardif
La Tribune

Chronique / Contrairement à tous les bambins, Louise Bourgault attendait enfant chacune de ses visites chez le dentiste avec une certaine joie. « Le cabinet se trouvait au coin de King et de Brooks et quand on descendait de Weedon pour y aller, j'avais le droit de rendre visite à mon père à l'hôtel. Il m'assoyait sur les caisses de bière à l'arrière de la taverne et il me donnait un chips Tarzan sel et vinaigre. Ça arrivait aussi qu'Adrien, le bellboy, me laisse l'accompagner dans l'hôtel. Tout le monde savait que j'étais la fille de Gaston et la nièce de Roger. »

Vous l'aurez compris : même si on apprenait cette semaine que l'Hôtel Wellington n'a pas, selon les experts, de réelle valeur patrimoniale, il a très certainement ce qu'il convient d'appeler une valeur sentimentale dans le coeur et la mémoire de Louise Bourgault. Roger, son oncle, en a été le propriétaire de 1957 à 1982 alors que son père, Gaston, a régné sur la salle à manger et la taverne de l'hôtel pendant la même période.

Il y a quelques semaines, la vice-présidente et directrice générale de la Chambre de commerce de Sherbrooke mettait les pieds pour la dernière fois à l'Hôtel Wellington, le temps d'une photo dans cette piscine où personne n'avait fait trempette depuis des années.

Mais pourquoi donc une photo dans ce lieu glauque, digne du décor d'un film de David Lynch? « Parce que mon oncle Roger, quand ils ont inauguré la piscine, m'avait dit que si elle était en forme de L, c'était pour Louise, pour moi, parce qu'il aurait toujours aimé avoir une fille », se remémore-t-elle avec dans les yeux le souvenir de ce temps de douce candeur. Elle y croit encore un peu, que c'est en son honneur que la piscine adoptait la forme d'un L.

Roger Bourgault, qui fut propriétaire de l'Hôtel Wellington... (Photo fournie) - image 2.0

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Roger Bourgault, qui fut propriétaire de l'Hôtel Wellington de 1957 à 1982, racontait jadis à sa nièce Louise que c'était en son honneur que la piscine de l'établissement adoptait la forme d'un L.

Photo fournie

Le fils de Roger Bourgault, Michel, lui, évoque sa récente et dernière visite à l'hôtel avec plus d'amertume. « J'ai accompagné Louise, mais je n'y serais pas retourné que ça aurait été correct aussi. Quand t'as vu comment c'était avant, à quel point c'était beau, à quel point c'était avant-gardiste, et que tu vois comment c'était à la fin... Ark.... », se désole-t-il, dans une série de phrases ponctuées de points de suspension, visiblement désabusé par le désolant état de délabrement auquel l'ultime propriétaire avait abandonné l'institution pourtant mythique. 

Michel a 10 ans en 1957 quand son père, après avoir mené la destinée de l'Hôtel LaSalle de Weedon, achète l'Hôtel Wellington, jusque-là propriété de son beau-père, Eddy Blouin. Michel me parle des représentants de compagnies de vêtements, de bijoux et de chandelles qui arrivaient le lundi à l'hôtel pour y passer la semaine à rencontrer des clients, dans les nombreuses salles de montre mises à leur disposition, et ce sont des images de la série Mad Men qui défilent dans le cinéma de ma tête. Le rôle de père ne supposait évidemment pas les mêmes responsabilités qu'aujourd'hui et les comptes de dépense, eux, n'avaient pas de fond. C'était, comme on dit, une autre époque. Sur le plan des moeurs, comme sur le plan des vêtements : quiconque serait entré autrement qu'en veston-cravate dans l'élégante salle du Flamingo aurait été lourdement semoncé. 

« Au Coude [le bar de l'hôtel], c'était plus relax, mais même là, tu ne portais pas une casquette », insiste Michel. Autour de nous, sur la terrasse du Loubards, au moins cinq jeunes hommes arborent la casquette. 

À propos de l'âme d'un lieu 

Croyez-vous que les lieux ont une âme? C'est la question un peu ésotérique que je pose à mes invités. « Je pense que l'âme d'un lieu, c'est l'âme de l'entrepreneur qui travaille à tenir ce lieu-là debout », suggère Louise. S'il faut s'en remettre à son analyse, l'âme de l'Hôtel Wellington aura beaucoup été celle de Roger Bourgault. 

« Il n'était pas tellement souvent à la maison », se rappelle son fils Michel dans un grand éclat de rire, tout en célébrant un homme dévoré par sa passion. Sous son règne, l'Hôtel Wellington devient une véritable petite ville. Vous pouviez vous y faire tailler la barbe, faire cirer vos chaussures, vous faire masser, siroter une bière et manger une salade César (préparée par le serveur, dans un bol en bois, à votre table), sans jamais sortir dehors. « Ce qui m'a marqué le plus, c'est sa fougue. C'était un enragé, mon père, un bonhomme en avant de son temps, un visionnaire. » Roger Bourgault quittera pour le grand hôtel du ciel seulement un an et demi après s'être départi de son hôtel sur Well Sud. 

L'école, pour Michel, un artiste dans l'âme, c'était compliqué. Son père tentera de l'arracher à ses rêveries en l'intégrant à l'équipe de construction de la piscine de l'hôtel. « Il m'avait dit : « Tu vas voir c'est quoi travailler! Tu demandes de l'argent? Envoye, roule-toi les manches! » raconte-t-il en imitant la voix de son défunt paternel. Magnanimes, les ouvriers lui épargneront le gros des travaux. Il deviendra plus tard gérant du Flamingo, alors que les cha-cha-cha et samba cédaient leur place sur le plancher de danse aux refrains entêtants de I Want To Hold Your Hand et Under My Thumb. 

En banlieue de sa septième décennie sur terre, Michel incarne aujourd'hui la pimpante preuve que la vie nocturne ne s'imprime pas forcément sur le visage de ceux qui la hantent. Bien qu'il ait fondé le Rock Palace sur Well Sud dans les années 1980 et qu'il ait longtemps servi des cocktails aux joueurs du Casino de Montréal, il coule encore à l'occasion des bières derrière le zinc du Loubards avec cette même fascination pour la fête et la bibitte humaine.

Le cousin et la cousine regrettent tous les deux que Sherbrooke n'ait pas su reconnaître la valeur de l'Hôtel Wellington, qui aurait pu par exemple se métamorphoser en résidence pour étudiants, note Louise. « Le développement économique de Sherbrooke est beaucoup passé par l'Hôtel Wellington », soulignent-ils. Le projet Well inc., qui ambitionne de faire bourgeonner sur Well Sud une nouvelle vie entrepreneuriale, s'inscrit peut-être en ce sens dans une certaine logique historique.




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