Robin Aubert : entre Victo, l'Idaho et le Nunavik

Robin Aubert : «Je pense qu'en général, les... (La Presse, Édouard Plante-Fréchette)

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Robin Aubert : «Je pense qu'en général, les nations autochtones et nous, les Québécois, on a oublié de se parler.»

La Presse, Édouard Plante-Fréchette

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Dominic Tardif
Groupe Capitales Médias

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Au milieu de l'adolescence, Robin Aubert quitte son école secondaire de Victoriaville pour un échange d'un an. Vers où s'envole-t-il? Vers l'Europe? L'Amérique du Sud? Le Canada anglais? Non. C'est à Shelley, en Idaho, que Robin Aubert complètera son secondaire 4, au coeur d'une ville d'un peu plus de 4000 âmes à ce point entichées par les pommes de terre nourrissant l'économie locale que la mascotte de la polyvalente représente une plantureuse patate. Pas de joke.

Qu'est-ce qui t'as pris, man? « Mon père m'avait tout le temps dit que l'anglais, c'est important, même si c'était un nationaliste fini. Fallait que j'apprenne l'anglais! Ça m'est resté dans la tête », raconte celui que je rejoins dans un bar de Pointe-Saint-Charles, quartier qu'il habite quand il ne se réfugie pas dans ses terres, à Ham-Nord, son village natal.

Apprendre l'anglais, apprendre l'anglais. Je veux bien. Mais un an au beau milieu de l'Amérique moyenne... T'as dû, comme le veut l'expression consacrée, pogner de quoi? « Ben oui, j'ai tellement pogné de quoi! En partant de Victo, je disais yes pis no pis c'était tout. C'est à Shelley que j'ai fait du théâtre pour vrai, mais aussi de la lutte gréco-romaine! Il y avait quelques familles mexicaines catholiques, mais le reste, c'était tous des mormons. J'ai joué dans une comédie musicale et on a gagné un concours en Idaho, ce qui nous a permis d'aller à Londres voir Les Misérables, Hamlet, visiter la maison de Shakespeare. Ça a été un point tournant. » Il se joint à son retour au Québec à une mouture pré-télé du groupe humoristique les Chick'n Swell.

Pas pire étonnant, vous dites? Effectivement. Mais ce que Robin Aubert me confiera un peu plus tard, c'est qu'il avait déjà compris enfant à quel point la témérité que suppose la réelle rencontre avec l'autre, à l'étranger, éveille souvent en soi ce qui, à la maison, ne serait resté qu'à l'état de bourgeon. Alors qu'il n'a que 6 ou 7 ans, ses parents emmènent toute la marmaille en Haïti (!), pas exactement la destination vacances par excellence de la famille québécoise de la fin des années 1970.

« Ça a été la plus belle affaire que nos parents ont fait pour nous autres », assure le barbu de 45 ans, avec au visage un restant de sourire d'ado floué par l'autorité. « Mes parents voulaient adopter un enfant là-bas, mais je pense que mon père voulait surtout qu'on catche qu'on était ben chez nous dans le fond. Ça nous a donné, à mes soeurs et à moi, la passion du voyage, le goût de découvrir d'autres peuples, d'accepter l'autre comme il est et de surtout ne pas le dénigrer. Sans tomber trop dans le côté judéo-chrétien, c'est là qu'on s'est rendu compte qu'il y a des gens beaucoup plus heureux que nous autres, malgré tout ce qu'ils n'ont pas. »

Fascinants Québécois

En 2012, Robin Aubert partait pour deux mois à Kangiqsujuaq, au Nunavik, tourner un « film-laboratoire », qui deviendra Tuktuq. « Il y en a qui vont chercher leur adrénaline dans le bicycle à gaz ou dans la dope. Moi, c'est pour les voyages que je vis, et si je peux faire un film en voyageant, c'est encore mieux », explique-t-il au sujet de ce docufiction, qui prend l'affiche vendredi à Sherbrooke.

Tuktuq se passe donc au nord du 55e parallèle, mais est habité d'un bout à l'autre par les angoisses qui taraudent le Sud. C'est, au strict plan de l'anecdote, l'histoire d'un grand naïf de caméraman envoyé dans un village inuit du Nunavik par un sous-ministre fomentant la plus fourbe des entreprises de détournement de l'attention de l'électorat (incarné par le voix irrécupérablement cynique de Robert Morin).

Mais Tuktuq, c'est surtout le récit d'une épiphanie, semblable à celle qui a irrémédiablement façonné Robin Aubert en Haïti et en Idaho. Il y a des gens partout ailleurs qui vivent différemment, mais qui ne sont pas fondamentalement différents, constate à mesure que son séjour s'allonge le personnage de Aubert, baptisé Martin Brodeur, sorte de dude un peu beige, apprenant au contact de l'autre à assumer ses propres couleurs à lui, ainsi que sa propre soif d'amour, de silence et de vastitude.

« Le peuple québécois, c'est le peuple le plus peureux que j'ai rencontré », lance le cinéaste quand je lui demande si notre rapport encore tendu avec les peuples autochtones pourrait être enraciné dans une forme de xénophobie. « Mais les Québécois, leur qualité, c'est leur candeur. C'est un peuple qui me fascine, parce que c'est le peuple le plus contradictoire que j'ai rencontré. Le Québec, c'est cet oncle qui va faire une joke déplacée sur les Noirs ou les gais, mais qui serait probablement celui qui écouterait le plus si un Noir ou un gai était assis à sa table. »

Grâce au cinéma de cinq heures

Des années 1960 à 1980, Le cinéma de cinq heures présente chaque jour à l'heure dite des classiques du grand écran. Westerns-spaghettis, films français et chefs-d'oeuvre de l'horreur entrent dans les salons québécois pour le bonheur des enfants de retour de l'école, grâce à la station CKSH. Quelque part à Kingsey Falls, Robin Aubert a 6 ou 7 ans et entrevoit à travers Le Bon, la Brute et le Truand de Leone la promesse d'une autre vie.

« Je me suis dit :''Soit je deviens acteur, soit je deviens cowboy, soit je deviens bum'' », se se souvient-il. Robin Aubert deviendra un peu tout ça.

Acteur : vous l'avez vu dans Radio Enfer, dans Temps dur, dans Guibord s'en va-t-en guerre. Cowboy : il vit la moitié de l'année à Ham-Nord, à l'ombre de son écurie. Bum : Robin Aubert est cet indocile ennemi de l'autorité, bête solitaire capable de manger de la viande crue avec les Inuits, mais aussi ce grand émerveillé qui écrit de la poésie à partir d'un quotidien magnifié par sa tendresse pour la bibitte humaine (il a signé deux recueils : Entre la ville et l'écorce et El beso del amor).

C'est beaucoup ce bum, éternel ami de ceux qui ne l'ont pas eu facile, qui tient la caméra dans Tuktuq. C'est lui qui accompagne en silence les Inuits à la chasse, dans le respect qu'impose même dans la mort le caribou que l'on abat.

« Je pense qu'en général, les nations autochtones et nous, les Québécois, on a oublié de se parler », propose-t-il humblement en guise de conclusion, animé par une évidente crainte de passer pour celui qui pontifie. « Ils ont peut-être oublié de nous pardonner, mais on a peut-être aussi oublié de s'excuser. »

Tuktuq prend l'affiche le 28 avril à la Maison du cinéma.




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