Tire le coyote: avancer, malgré la peur  

Benoit Pinette, alias Tire le coyote, présente ces... (Le Soleil, Caroline Grégoire)

Agrandir

Benoit Pinette, alias Tire le coyote, présente ces jours-ci de nouvelles chansons au cours d'une mini-tournée, prélude à l'enregistrement d'un quatrième album.

Le Soleil, Caroline Grégoire

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) Il a de la neige plein la barbe et une pomme prise au piège dans l'étau de son éternel sourire de gamin. Benoit Pinette passe la porte de son bar de quartier avec quelques minutes de retard sur notre rendez-vous, la faute à ces peaux de lièvres qui, sur les trottoirs de Limoilou, allègent les coeurs lestés de tourments des piétons mais qui, sur la route entre Québec et Gatineau, alourdissaient le trafic. Tire le coyote y inaugurait le soir d'avant sa nouvelle tournée et Benoit déposait, il y a quelques minutes à peine, sa guitare chez lui, en même temps qu'un bec poilu sur le front de ses enfants.

« Quand la peur nous fera sa demande de divorce / quand l'amour enlèvera sa camisole de force / qui va buriner le coeur de ta charpente, mon ami? », demande mon hôte dans Chanson d'eau douce, toute nouvelle prière folk pour l'avènement d'un demain moins enténébré - peut-être sa meilleure chanson à vie - qu'il étrenne présentement au cours d'une brève virée du Québec, séance d'échauffement préparatoire à l'enregistrement de son quatrième album à paraître cet automne.

La peur, celle qui ne semble pas vouloir faire ses valises de sitôt, celle qui transforme l'humain en bête hagarde et fiévreuse, c'est ce dont nous parlerons d'une façon ou d'une autre pendant (presque) toute notre bière. Au moment de notre rencontre, la tuerie à la mosquée de Québec n'est pas encore vieille d'une semaine et, bien que l'événement n'effleurera jamais réellement nos lèvres, son horreur ne quittera jamais non plus notre table.

Peur d'être renversé par une voiture sur la rue. Peur d'être éloigné de sa famille. Peur d'être happé par une crise de panique. Benoit Pinette combat la peur comme seuls en sont capables ceux qui connaissant la noirceur où elle peut mener, à l'aide d'une arme tout aussi risible que salvatrice. Appelons-la simplement espoir.

Autrement dit : Benoit souffre depuis l'adolescence de troubles anxieux, qu'il apaise entre autres grâce aux chansons, celles qu'il écoute comme celles qu'il crée. Sa confidence surgit très naturellement après une longue gorgée, alors que nous rêvons tous les deux, sans trop y croire, à ce que le remède de la musique guérisse aussi la peur de l'autre, qui étrangle présentement une partie du Québec. « C'est la chose seule dont je n'ai pas peur, l'autre », blague-t-il, pour adoucir la gravité du sujet.

En janvier 2015, le musicien natif de Fleurimont, résident de Québec depuis le début de sa vie adulte, confiait en entrevue n'avoir jamais été autant frustré par l'état du monde et de notre pays. « On décollera les pires angoisses en détrônant Harper », souhaitait-il dans Les miracles se vendent à rabais, extrait de son album Panorama, un voeu dont le candide optimisme ne peut aujourd'hui qu'arracher un rictus d'amertume. Nos pires angoisses collectives ont, depuis, généreusement été shootées à l'agent orange, même si le souvenir de l'ami Stephen n'est désormais plus qu'un lointain cauchemar.

« Elle est facile à nourrir, la frustration », concède Benoit, en évoquant le disque rayé qu'est l'histoire de cette humanité condamnée à sans cesse s'enfarger dans les mêmes écueils. « Je suis pessimiste face à notre avenir », regrette-t-il et pourtant, toutes les maquettes de chansons nouvelles qu'il me fera entendre ce jour-là plaident la cause d'une lumière - sociale, politique et personnelle - à laquelle ne jamais tourner le dos.

« Si on ne met plus d'espoir dans les chansons, ça ne sert pas à grand-chose d'avancer. Même mes chansons les plus tristounettes en portent une certaine dose. Dans la vie, je suis un peu trop terre-à-terre. [Il pointe dehors.] Je devrais me laisser émerveiller plus facilement par l'arbre juste là. C'est comme ça que t'arrives à ne plus voir que le bobo à gratter. C'est pour ça que j'ai souvent besoin de me crinquer en parlant d'espoir dans les chansons, de me rappeler que ça vaut la peine de continuer, de faire son chemin, de laisser des traces. Ces traces-là vont peut-être faire en sorte que mes enfants vont avoir une plus grande capacité de réflexion, qu'ils ne seront pas perdus. Je sais que l'espoir, il est partout, faut juste que je me force pour le voir. »

Regarder au loin

Sportif de talent depuis l'enfance, Benoit Pinette quitte à 18 ans son poste d'arrêt-court au sein des Bombardiers de Sherbrooke, sans même retourner au stade Amédée-Roy récupérer ses chaussures à crampons. Il s'achète le lendemain une place à bord du premier avion pour la France. Il y passera deux mois de confusion, avant de s'installer à Québec, parce que son frère aîné y habitait.

« Plus tu montes de niveau, plus t'embarques dans une roue de compétition et de pression. Ça a contribué à mon désintérêt pour le sport », explique-t-il au sujet de son arrivée tardive à l'écriture de chansons. « Je me suis mis à avoir besoin de m'exprimer autrement, ce qui a sans doute aussi à voir avec mon anxiété. Je découvrais Richard Desjardins et ça me foudroyait, sa capacité de frapper avec des mots, juste avec des mots. On parle souvent de mélancolie, de sensibilité quand on décrit mon travail, et j'ai su tôt que je ne voulais pas cacher ça. La musique, c'est l'endroit où je ne cache rien. »

Son prochain album, le prétexte de notre bière, en contiendra plusieurs, de ces mots qui foudroient, de ces tournures de phrases subvertissant courageusement le vocabulaire du quotidien, salutaires promontoires sur lesquels grimper afin de mieux voir au loin. « C'est mon disque prog », exagère Benoit, en avouant du même souffle détester le prog.

Son disque ne sera évidemment pas prog pantoute, mais contiendra plus de changements de tempo qu'avant, ainsi que plus de couleurs (gracieuseté du guitariste et coréalisateur Simon Pedneault). Un autre nouveau venu dans son équipe, le pianiste Vincent Gagnon, fera souffler un vent springsteenesque, presque épique, sur des refrains néanmoins indissociables d'une grande tradition folk-rock.

Je prends frénétiquement des notes sur un calepin d'hôtel pendant que j'écoute sur le téléphone de Benoit l'inédite Tes bras comme une muraille, une autre de ses chansons faisant mine de parler de l'intime, pour mieux ouvrir sur l'horizon. Serait-ce sa manière à lui de rappeler que toutes les révolutions partent du coeur? Je note deux phrases, qui auraient avantageusement pu remplacer l'ensemble de cette chronique, tant elles disent tout.

Je regarde au loin, mes fenêtres sont sales

Faudra au moins s'assurer qu'elles donnent sur l'avenir

Tire le coyote présente ses nouvelles chansons le 25 février au Boquébière.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer