Causons pardon

L'enseignant et homme de théâtre Nicolas Duquette revient... (Spectre Média, René Marquis)

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L'enseignant et homme de théâtre Nicolas Duquette revient de loin.

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / J'ai pour la première fois rencontré Nicolas Duquette début juillet 2015 au Parvis, pour une entrevue au sujet d'une pièce de théâtre d'été, dont la première approchait. Je me souviens qu'il avait pendant toute notre conversation mangé nonchalamment son lunch alors qu'autour de lui, les garçons et les filles de la distribution se chamaillaient en essayant les perruques des autres.

Nicolas Duquette, lui, ne se rappelle pas pantoute notre entrevue. Pire : Nicolas Duquette ne conserve aucun souvenir des dizaines de représentations de Haute fidélité durant lesquelles il a occupé la scène du Parvis cet été-là. Fou de même : je n'ai vu le spectacle qu'une seule fois et j'en garde des images plus vives que son metteur en scène.

« C'est vraiment les Jeux olympiques du mensonge », me disait à ce moment-là Nicolas, afin de décrire la pièce racontant l'histoire d'un roger-bontemps alternant entre les bras de deux femmes.

Cette phrase, pitch de vente très efficace, m'érafle a posteriori l'oreille, tout comme le coeur. Les Jeux olympiques du mensonge, je l'apprends aujourd'hui, ce n'était pas qu'une formule hyperbolique célébrant les quiproquos d'une pièce comique. Les Jeux olympiques du mensonge, c'est ce à quoi s'est soumis tout l'été Nicolas afin de camoufler sous l'apparence de son ardeur à la tâche les spectres qui vampirisaient ses moindres pensées, ce que les médecins appellent une dépression majeure. « Il y a une autre entité qui marchait à côté de moi », observe-t-il en tentant d'expliquer comment il parvenait néanmoins à accomplir ce qu'il avait à accomplir. Après chacune des représentations, Nicolas rentrait chez lui, s'enfonçait dans son lit comme dans un trou noir, qui le recrachait sur le rivage de sa vie le lendemain, quelques heures avant de remonter sur scène.

*****

Retour en arrière. « Un mardi soir de novembre 2007, ma conjointe me tend le téléphone en me disant : "C'est les services sociaux de la Ville de Québec". » Au bout du fil, une gentille dame annonce à Nicolas que ses parents biologiques, qui l'ont remis entre les mains de l'adoption alors qu'il n'avait que trois minuscules semaines, souhaitent prendre un café avec lui. Souffle coupé.

Nicolas savait pourtant qu'il avait été adopté. Bien qu'il n'aurait pas lui-même manifesté le désir de les rencontrer, ses parents biologiques se révéleront généreux et sympathiques. C'est quoi le problème alors? Ne sommes-nous pas face à un de ces contes de fées grâce auxquels Claire Lamarche dopait jadis ses cotes d'écoute?

« Le problème, c'était pas eux, c'était moi. Je me suis perdu complètement. J'avais soudainement deux familles, deux vies. Ça a exacerbé toutes mes peurs d'être abandonné », raconte celui qui vivait déjà sous l'ombre d'un trouble anxieux généralisé, auquel s'additionnera un trouble de personnalité limite.

Il ajoute, comme on lâche une boule de bowling au milieu d'un salon de thé : « Quand tu as peur d'être rejeté, comme j'en avais peur à ce moment-là, étrangement, tu t'organises pour l'être. » Entre 2008 et 2015, Nicolas Duquette parviendra à se faire rejeter par une bonne partie de ses proches.

Derrière les mots-clics vertueux 

Une autre chronique, un autre témoignage sur la santé mentale, est-ce vraiment nécessaire? Tout n'a-t-il pas été dit? Voilà les questions de journaliste cynique que je me posais en lisant le gentil courriel que m'a envoyé Nicolas il y a quelques mois afin de brièvement me raconter son histoire. Après avoir répété pour la énième fois qu'une dépression n'est pas plus honteuse qu'une jambe cassée, que reste-t-il à ajouter?

Mercredi prochain, une jolie ribambelle d'artistes souriants et de sportifs pimpants nous inviteront, téléphone en main, à causer pour la cause, une campagne contre laquelle il serait ingrat de s'élever autrement qu'en signalant que la compagnie de télécommunications derrière les mots-clics vertueux trempe forcément son image de marque dans le vernis d'une cause noble.

Je reviens à Nicolas qui, après la dernière de sa saison de théâtre en 2015, se rend au Boquébière remettre les paies à ses comédiens, puis rentre chez lui où il s'envoie toutes les pilules qui lui tombent sous la main, ainsi qu'un flacon complet d'insuline (destiné à soigner son diabète). Il se réveillera 27 heures plus tard, puis sera transporté au dixième étage de l'Hôtel-Dieu - la psychiatrie - où il séjournera pendant 53 jours.

*****

Pourquoi le titre de cette chronique évoque-t-il le pardon? Parce que Nicolas peine à se trouver un nouvel emploi à temps plein depuis qu'il a été mis à pied par son école en 2013. Il avait sérieusement compromis la confiance de ses patrons, confie-t-il, sans nier ses propres fautes, et en admettant qu'il a brisé là-bas quelque chose qui ne se répare pas. Le petit milieu de l'éducation en Estrie craint-il désormais de lui donner sa chance, de peur qu'il reprenne le chemin de ses sentiers noirs? Nicolas peine à ne pas se le demander.

Pourquoi une autre chronique sur la maladie mentale? Parce que ce sont sans doute les bouts de l'histoire de Nicolas que je viens d'évoquer, ceux qui concernent son hospitalisation, qui demeurent dans l'angle mort d'une campagne comme celle de Bell. Ce sont les liens de confiance que la maladie mentale brise parfois entre ceux qui en souffrent et leur entourage dont il faut encore apprendre à parler. Comparer la maladie mentale à la maladie strictement physique aura produit un effet salutaire sur notre imaginaire collectif, mais aura sans doute aussi compromis notre compréhension des pulsions autodestructrices qui accompagnent bien des maux de caboche.

Je parle de Nicolas ici, mais je ne parle plus vraiment de Nicolas. Je rentre de la taverne où nous nous rencontrions en me demandant qui, dans le petit milieu des médias, serait prêt à me donner un contrat si je m'enfonçais dans la drogue jusqu'aux genoux, ou si je volais de l'argent à mon employeur pour aucune autre raison que pour appeler à l'aide, ou si j'entrais un beau matin dans la salle de rédaction de La Tribune en babillant des propos incohérents? Ce n'est pas parce que ces exemples sont fictifs que tout ça n'est pas déjà arrivé à quelqu'un.

« J'ai scrapé ma relation avec ma femme, j'ai trahi mes patrons, je me suis trahi, mais je me suis pardonné aussi », assure Nicolas, avec le sourire d'un homme qui a monté l'Himalaya nu-pieds. Sommes-nous prêts à ne plus traiter de paresseux le collègue qui, pour se soigner, s'absente pendant des mois? Sommes-nous prêts à tolérer les manifestations les plus effrayantes de la maladie mentale? Sommes-nous prêts à pardonner?

Ce ne serait pas fou de causer de ça aussi.

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