À propos de la place qu'occuperont nos morts

Jean-Robert Bisaillon a perdu cette année sa compagne,... (Spectre Média, Marie-Lou Béland)

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Jean-Robert Bisaillon a perdu cette année sa compagne, l'artiste Martine Birobent.

Spectre Média, Marie-Lou Béland

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Dominic Tardif
La Tribune

CHRONIQUE / « C'est pas facile choisir, accepter ou s'enfuir? », demande de sa voix grave et sardonique Richard Gauthier, chanteur du défunt groupe French B, une des figures majeures de la musique indépendante québécoise, dont vous reconnaîtriez sans doute le tube Je me souviens s'il tournait présentement dans votre radio. Il y a des années que j'écoute régulièrement cette méditation en apparence légère sur la notion de choix, tout simplement intitulée Choisir, et pourtant, ce n'est que tout récemment que je ressens réellement, jusque dans ma chair, toute l'angoisse qu'elle couve.

Choisir ce qu'on fait de sa vie, comment on remplit ses semaines et ce dans quoi on investit les heures qui nous sont imparties : voilà quelques-unes des questions les plus difficiles que charrie le passage des jours, à mesure que l'insouciance s'érode au contact répété du quotidien. Appelons ça simplement vieillir.

Choisir la place que nous laisserons nos morts occuper dans notre esprit et notre coeur : voilà peut-être LA question la plus douloureuse que chante le temps qui avale tout. C'est aussi la question que n'a cessé de répéter 2016, ingrate année durant laquelle les disparitions de Bowie, Cohen et Prince auront agi comme autant de chambres d'écho à tous nos petits et grands deuils personnels.

Jean-Robert Bisaillon est le cofondateur de French B, le groupe que je citais d'emblée, et demeure une sorte de héros personnel, parce qu'il porte haut, depuis longtemps, dans les coulisses de la proverbiale industrie du disque, l'idéal frondeur et salvateur d'une musique qui ne se soumettrait à rien d'autre qu'à ses désirs.

Petit samedi gris de novembre 2015. Je cogne à la porte de la Galerie des Nanas à Danville afin d'aller tout dire ça, pour la première fois, à Jean-Robert, que je n'avais jamais rencontré. Ce sera la blonde de Jean-Robert, l'artiste Martine Birobent, qui nous ouvrira; son homme se remettait d'une appendicite.

Pendant une heure fascinante, Martine nous guidera à travers leur mignonne maison où s'entassent ses sculptures, iconoclastes raboutages de têtes de poupées, comme si des enfants sacrifiés revenaient à la vie afin de cracher sur le monde toute la tempête de leurs songes glauques. Martine Birobent était une femme sympathique, mais aussi, visiblement, une créatrice traversée par une colère trop longtemps endiguée. Ma blonde et moi avons quitté la maison, précieux îlot d'oxygénante folie au milieu d'un village aussi gentil que sage, la tête remplie d'images troublantes et de bribes d'échanges toniques. J'aurai bien la chance de rencontrer Jean-Robert un autre tantôt, que je me disais. Je n'aurais cependant pas la chance de revoir Martine.

Le 30 mars suivant, elle quittait ce monde en se prévalant de l'aide médicale à mourir. Elle avait le cancer et seulement 60 ans. Vous vous rappellerez sans doute les deux belles chroniques que lui a consacrées l'amie Sonia Bolduc en avril.

Contempler le sablier

Je rencontre enfin Jean-Robert il y a quelques semaines au Marché de la Gare, un dimanche matin, un peu pour raconter à nouveau Martine, quoique surtout pour prendre de ses nouvelles à lui. Il est là, tout en cheveux frisés et en sourire gamin, avec sa nouvelle blonde, Mimi, ce qui est sans doute au moins aussi étonnant que beau. Certains préféreraient sans doute la figure de l'endeuillé inconsolable, complètement éploré, incapable de discerner l'éclaircie.

« Peut-être, oui, mais en même temps, il faut arrêter de préconcevoir les choses, pense Jean-Robert. Il faut se laisser porter, savoir être attentif, être à l'écoute de ce qui se passe. Mimi m'a sans doute sauvé la vie. Quand cette fille-là m'a téléphoné et m'a laissé un message sur mon répondeur quelques jours après le décès de Martine, je suis tombé en bas de ma chaise. » Les jeunes amoureux, qui ne s'étaient pas vus depuis 19 ans, échangent un regard mêlé de mélancolie et de tendresse.

« Une partenaire de vie avec qui tu partages plein d'affaires et avec qui tu crées des projets, ça a toujours été ben important et c'était ça, Martine, pour moi », poursuit Jean-Robert, en prenant soin de préciser que celle avec qui il a partagé plus de 30 ans a longtemps soutenu financièrement sa carrière de musicien. En 2011, le couple s'installait à Danville et ouvrait les portes de la Galerie des Nanas, afin que Jean-Robert lui rende en la pareille. Martine pourrait passer tout son temps dans son atelier.

Jean-Robert : « Avant, j'avais peur de la mort, mais je me suis aperçu que j'avais plus peur d'être séparé de mes proches. Perdre ma femme, pour moi, c'était la pire affaire qui pouvait m'arriver. J'ai ben moins peur de la mort maintenant, parce que je sais ce que c'est. »

La question du choix, de l'espace que l'on accorde à sa compagne en allée dans sa caboche, mais surtout des moyens à prendre pour qu'elle ne s'en aille pas complètement, demeure en partie en suspens pour Jean-Robert. Contrairement à ce que colporte la psycho-pop, la mort d'un proche n'est pas toujours cet électrochoc conférant à notre regard une vision clairvoyante du chemin dans lequel s'engager.

« Non, c'est plus compliqué maintenant, faire des choix. Mimi et moi, on a tous les deux la fin cinquantaine. Tu vois le sablier et il y en a moins dedans qu'il y en avait. Pour moi, ce qui est important, c'est que l'oeuvre de Martine finisse par atteindre un minimum de reconnaissance. Elle a perdu 10 ans, voire 20 ans, de production [en partant si jeune], alors que sa carrière prenait son envol. Je veux que son oeuvre soit pérenne, même si Martine s'en fout, parce qu'elle n'est qu'un petit tas de poussière au moment où on se parle. »

Juste un petit tas de poussière : c'est en plein le genre d'humour qu'aurait goûté Martine. Et c'est sans doute moins facile qu'on le pense que de s'autoriser à employer ces mots, que de ne pas fétichiser sa tristesse, que de ne pas autoriser la mort à prendre toute la place. Il faut parfois savoir laisser flotter dans les étoiles ceux qui ont jadis illuminé nos jours et nos nuits.

« Ça fait pile-poil 11 mois aujourd'hui qu'on a su que Martine avait le cancer et c'était le jour où David Bowie est mort, se remémorait Jean-Robert. On écoutait son dernier album dans la voiture en s'en allant au CHUS et en revenant du CHUS, on n'écoutait plus rien, parce qu'on était sciés. Martine était triste, mais elle a fait un choix super courageux de s'en aller au-devant de la mort en toute conscience. Elle a été hot. »

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