Le vertige Trump

Karine Prémont : « On était une gang... (Spectre Média, Maxime Picard)

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Karine Prémont : « On était une gang à ne pas être capables d'envisager une victoire de Trump. »

Spectre Média, Maxime Picard

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) Jusqu'en 2017, Dominic Tardif monte dans la grande roue du Marché de la Gare en compagnie de ceux qui ont marqué l'actualité de 2016.

CHRONIQUE / Nous nous contenterons, ce samedi après-midi là, d'un seul tour de grande roue. Pourquoi? Parce que Karine Prémont a le vertige, et parce qu'elle a assez eu le tournis cette année.

« J'étais à RDI de 20 heures à 3 heures du matin », raconte la professeure adjointe à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, au sujet de la soirée électorale américaine du 8 novembre dernier. « Au début, on était tous enthousiastes, on se disait : ''On va finir de bonne heure, on va se coucher tôt, on va peut-être même pouvoir prendre un verre, fêter la première femme présidente.'' Au fur et à mesure que la soirée avançait, on se rendait compte qu'il n'y avait plus de chemin possible pour Hillary Clinton. On était tous sonnés. À une heure du matin, je me suis reculée dans mon fauteuil et j'ai croisé les bras en voulant dire ''Ça suffit, je veux m'en aller chez nous.'' Alors oui, on peut dire que j'ai vécu ce soir-là un certain vertige. La différence, c'est que lorsqu'on est arrivés en bas de la grande roue tantôt, j'étais un peu euphorique. Dans le cas de Trump, l'euphorie tarde à se manifester. »

La prof n'aura pas eu assez de la route séparant Montréal de Sherbrooke pour trouver les mots à employer devant ses étudiants, qui l'attendaient, comme de raison, avec de gros points d'interrogation dans les yeux. Bien qu'elle ait préconisé une salutaire prudence lors de ses interventions à la radio et à la télé, Karine avait bienveillamment voulu apaiser ses ouailles, angoissées par l'éventualité d'un triomphe Trump.

« Je leur avais dit : ''Inquiétez-vous pas, ça va bien aller.'' On était une gang à ne pas être capable d'envisager une victoire de Trump. Je ne prends habituellement pas position, mais cette fois-ci, j'avais un biais, non pas parce qu'il est républicain, mais parce que je pense qu'il est incapable d'occuper cette fonction-là. Son élection, c'est la victoire de la haine, du sexisme, du racisme et de la bêtise. Comment je fais maintenant, pour expliquer à mes étudiants que toutes les opinions ne se valent pas, que ça prend des faits, des informations rigoureuses dans leurs travaux? » demande-t-elle, avant d'ajouter, avec un mélange de fascination, d'abattement et de résignation. « Moi, j'en ai pour quatre ans à travailler sur la politique étrangère de Trump! » Nos condoléances, chère Karine, nos condoléances.

Vos collègues ont-ils donc été aveuglés par leur foi en l'humanité, ou par leur arrogance? Vous êtes-vous tapée comme moi sur les cuisses en apercevant la mine piteuse de Rafael Jacob, de retour devant Patrice Roy après avoir juré main sur le coeur qu'il n'interviendrait plus jamais à l'écran si Trump était élu, tellement ce scénario tenait de la science-fiction la plus grotesquement improbable?

« Moi, je n'ai pas ri du tout de Rafael. Je sais très bien ce que c'est que d'en faire beaucoup [des apparitions médiatiques]. À un moment donné, on a l'impression d'être chez soi. Quand je vais chez Réjean [Blais, à Radio-Canada Estrie], j'ai l'impression d'être dans mon salon. Il faut aussi dire que le temps médiatique et le temps universitaire sont deux choses complètement différentes. On ne répond pas aux mêmes impératifs, aux mêmes exigences. Souvent ce que les médias veulent, c'est quelque chose de tranché. Quand on est trop nuancés, on n'est pas réinvités. Sauf que les politologues, on n'est pas formés pour faire des prédictions, on est nuls là-dedans! C'est pour ça que je dis qu'il faut peut-être arrêter d'en faire, des prédictions. Je n'en ai pas, moi, de boule de cristal! Être présente sur la place publique, ça fait partie de ma job, mais il faut faire preuve de vigilance. »

Oui, oui, les partisans de Trump ont des dents

Quelques semaines avant un des jours les plus sombres dans l'histoire récente de la politique occidentale, Karine Prémont assiste, à la bibliothèque présidentielle Richard-Nixon de Yorba Linda en Californie, à une conférence que donne l'ancien président républicain de la Chambre des représentants, Newt Gingrich.

« Je n'ai pas été très vite, confie-t-elle en toute humilité. J'aurais dû comprendre qu'Hillary Clinton ne pouvait pas gagner quand Gingrich a dit : ''Je pense qu'on sous-estime le vote de Trump, parce qu'on est tous gênés de dire qu'on va voter pour lui.'' Et là, j'ai vu tout le monde autour de moi partir à rire et faire signe que oui. Les médias ont tellement caricaturé les partisans de Trump comme des gens qui n'ont pas toutes leurs dents que plus personne n'avait le goût d'être dans cette gang-là, ce qui explique pourquoi beaucoup de gens n'ont pas révélé leurs vraies intentions aux sondeurs. »

Elle précise qu'Hillary Clinton a quand même moissonné un peu moins de 3 millions de votes de plus que son adversaire. « C'est la première fois depuis des décennies que les outils avec lesquels on travaille habituellement ne fonctionnent pas. Trump ne rentrait pas dans nos petites boîtes. »

Le plus déprimant là-dedans? Tout ce qu'on aura décrit comme le dernier clou dans le cercueil de la campagne de Trump - sa posture plastronnante lors des débats, sa menace d'emprisonner Hillary Clinton, les Trump tapes - non seulement n'a pas entraîné sa chute, mais lui aura sans doute permis de récolter des votes.

« Les journalistes américains ont été complaisants en le traitant comme un candidat ordinaire, pense Karine. Lorsque Trump dit : ''Tel juge est biaisé, parce qu'il est Mexicain'', ce n'est pas comme dire ''Je vais créer des emplois.'' Ce n'est pas le même niveau de réalité. Mais les médias étaient coincés. Aussitôt qu'on parlait contre Trump, il répliquait : ''Vous voyez, ils sont biaisés.'' Il n'y avait aucun moyen de s'en sortir. »

Par-delà notre compassion pour les membres de la communauté lgbt, les femmes et les immigrants, ainsi que pour les Américains en général, qui verront peut-être leurs droits reculer, devrait-on craindre ici notre propre petit Trump?

« Je comprends le ras-le-bol des gens, insiste la politologue. On voit l'austérité, les coupures, les dirigeants des banques qui font des millions : c'est choquant. Je me méfie quand même de ceux qui prétendent que nos problèmes requièrent des solutions simples. C'est ça qui m'agace le plus. La politique, ce n'est pas une question de bonne volonté ou de mauvaise volonté. C'est très dangereux de laisser entendre qu'on peut appliquer des solutions faciles à des problèmes contemporains complexes. »

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